LES ENFANTS DU JARDIN
infanticides à la ferme

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Avant que l'avortement ne soit légalisé en France, durant des siècles, les femmes du monde rural pratiquaient l'infanticide là où il n'y avait pas de faiseuses d'ange ou par crainte des pratiques de celles-ci, ou plus simplement encore par manque d'argent. Les corps des enfants étaient enterrés dans les jardins des fermes quelques heures après la naissance ; la nuit souvent pour éviter que les voisins ne cancanent au village. La nouvelle « Les enfants du jardin » reprend trois affaires judiciaires réelles de Bretagne : des infanticides différemment punis par la justice de 1892.

Les garçons naissent sous les choux et les filles sous les pissenlits. Point de roses dans l'affaire, rien que de l'engrais naturel du temps où les infanticides étaient une loi maternelle. Trois femmes parmi bien d'autres sans compter celles qui ont réussi à jardiner avec discrétion, ont semé la mort en 1892, au bout du monde, en plein Finistère.

Corentine, Marie, Anne, 26 ans, 23 ans, 17 ans, ne se connaissent pas, ignorent tout de l'existence des deux autres et pourtant bien que leur âge n'en fasse pas des jumelles, elles ont en commun une absence, peut-être provisoire, d'instinct maternel.

Corentine P. est une grande bringue avec des yeux fatigués de solitude et de terre lourde. Elle touille la boue à longueur de temps et vit encore chez sa veuve de mère plutôt maternelle sans restriction. Ça lui coule de source depuis qu'elle avait été à 21 ans se rafraîchir l'intimité à la fontaine de la fécondité au Bois Salut. Drôlement, efficace, elle était tombée enceinte de son Jules avant qu'il ne se mette à picoler et ne se pourrisse l'estomac jusqu'à en clamser le jour des Pâques. La fille Corentine qui n'avait jamais cessé de grandir comme un peuplier dans une flaque d'eau, n'avait jamais été enchantée d'être le fruit d'un miracle. Elle n'avait pas demandé à venir et puisqu'elle était là, elle pensait vivre sans contrainte particulière à Argol en presqu'île de Crozon. La maternité n'était pas son arc de triomphe, pas même pour l'amour d'un roi Gradlon qu'elle rencontrait une fois par semaine en allant à l'église. La statue en kersanton du monarque à la lance était si peu charnelle qu'adolescente elle s'était demandée si les hommes étaient de chair. Elle se promit de le savoir un jour de grand vent dans la montagne qui surplombe le village, là où les druides attrapaient les airs divins comme on attrape un rhume. Sur le mont, il y a des rochers, du minéral ancestral, elle s'y agripperait pendant qu'un homme lui ferait sa fête, elle comparerait alors...

Marie A. est une grassouillette qui commence sérieusement à se creuser. Châtaigne de toute part, elle n'a rien de vert en elle, tout est gâté par le manque d'envie de se battre alors si pour elle la vie est un calvaire, inutile de transporter une pierre tombale dans son ventre. Quand la vie ne veut pas venir, elle na pas à se poursuivre par les pleurs d'un marmot né d'un julot casse-croûte. Marie travaille à son verre et pour gagner du liquide, elle passe sa piètre vie dans les débits de boisson de Roscanvel. Une bonne tournée lui prend six heures. Des militaires échangent trois verres pour une prise en main. Pour éviter d'être farcie par l'armée française toute entière, Marie se fait offrir deux verres et prétexte des nécessités républicaines pour s'envoyer d'autres rouges avec d'autres artilleurs... Seulement, de temps en temps, elle a des picotements cachés sous les sens et avec un peu d'attirance là-dessus, elle n'hésite pas à être calibrée dans la grange de son père qui fait semblant de ne rien voir. Il est veuf, sa femme cholérique l'a laissé tomber au bout du troisième mouflets. Depuis il fait ce qu'il peut et compte sur son aînée pour materner à minima. Marie a la main leste avec ses jeunes frère et sœur. Le père ne dit rien, prend une corde pour aller chercher sa fille derrière les comptoirs et la porte à demi-dos comme une matière moribonde. Marie devient de plus en plus violacée, violente et violable à la saison des manœuvres militaires. Elle donne de plus en plus souvent son corps à des corps d'armée. Marie devient gratuite, la gratuité n'a pas de prix pour un soldat en solde.

Anne D. est fluette, gamine, versatile, chamailleuse. Elle paysanne en rêvant, ne sait pas lire mais dessine des nuages dans le sable des plages du Portzic quand le travail à la ferme le lui permet. Elle pense à l'amour tous les jours que dieu fait et dieu semble être éternel, elle n'est donc pas inquiète pour l'avenir de son amour parfait. Une peu plus brune que la moyenne, on lui dit qu'elle est peut-être espagnole et qu'une de ses aïeules avait dû fricoter avec un guerrier hispanique. Elle s'agaçait de ne pas être de la couleur idéale, de la couleur rose des bretonnes en plein courant d'air maritime. C'est vrai qu'elle prenait vite le soleil. C'est peut-être vrai qu'elle n'est pas d'ici. Mais alors qui va lui apporter son rêve d'être aimée ? Ici, on préfère ce qui est d'ici. Anne se refuse d'exister pour ne plus avoir à subir la moindre remarque de sa supposée immigration multi-centenaire. Ne plus exister impose de ne pas se regarder dans un miroir car le miroir est insultant, il se permet des indiscrétions sur les apparences qui deviennent vite des rumeurs générales.

Corentine qui cherche les champignons dans les campagnes humides dotées d'une belle lune si possible est tombée dans une petite guerre locale sans le faire exprès. En pleine cueillette assidue, elle vit deux uniformes accroupis entre deux fougères mâles. Deux lunes blanches un peu velues posaient des pêches macabres. Embarrassée, elle fait un pas en arrière, laisse siffler une expiration de surprise, les deux soldats se lèvent d'un coup sec, se retournent, rougissent.
— Ben faut bien que la nature parle.
Une des deux moustaches avait fait vibrer ses poils.
— Excusez-nous Mademoiselle, il y avait une urgence. C'est à vous ces terres ?
L'autre moustache blondinette était souriante et les yeux au-dessus ne l'étaient pas moins, clairs d'eux-même.
— Non, non, je ramasse des champignons, c'est tout.
Le blondinet reprend :
— Je suis le caporal Fernand Rezou et voici le soldat Anselme Kerdoncuff du 6ème régime d'infanterie de Marine. Nous sommes en manœuvre dans le coin. N'ayez pas peur.
— Je n'ai pas peur.

Pas peur du tout, elle serait morte de trouille sans le Mademoiselle finement avancé en avant-garde. Un caporal vient de la consacrer demoiselle des landes et des fougères. Quel titre de noblesse  ceci d'autant que les militaires ressemblent à des ados ayant à peine mués. Corentine prend ce Mademoiselle avec quelques peines peu à peu, à l'approche de l'âge des Catherinettes, une fille est une femme en décrépitude imminente. Ne sachant plus quoi dire, ils se séparent d'autant que la suspicion de désertion peut vite jaillir au motif qu'une grosse commission fut trop lente. On ne rigole pas avec la nature quand on est engagé dans l'armée pour la vie et la mort aussi. Corentine interrompe sa cueillette et fait de la romance sur le chemin du retour.

Marie chasse en limite des portails des batteries de côte. Il y a des piliers en granit de l'Aber Idult avec des grains roses parfois gros comme des cerises. C'est beau, c'est troublant au soleil. Le plus troublant tout-de-même est de troubler le garde de faction qui s'ennuie si ferme qu'on l'entend parler aux abeilles à la saison de celles-ci mais en hiver, grand dieu, il n'y a plus rien à entretenir. Marie fait la tournée des guérites. Elle est sobre en ces circonstances car elle ne veut pas tomber dans un fossé plein d'eau de pluie. Elle a la hantise de la noyade, la peur d'une eau mystérieuse qui la noie tout le temps. La frousse la submerge nuit et jour. Le vin lui flotte le sang.

Il est rare que Marie se lève tôt mais puisqu'elle s'est réveillée en cauchemardant, elle part en goguette sur la crête des casernements du fort des Capucins. Les troufions ne manquent pas et au petit matin, ils sont aimables, ils n'ont pas eu la journée pour s'exciter le biniou. Elle fait la dame en formes, enfin en fonction de la définition du statut de dame qu'elle se fait. Mi aguicheuse, mi prétentieuse. Son verni d'infortune est déplaisant, il n'est pas certain qu'elle s'en rende compte même avec son pif qui renifle le large. Elle débusque l'artilleur avec un flair de canidé. Elle tortille du bout de gras et dévale les pentes qui l'emmènent à ses faims. Faims d'élévation, de légèreté, de sustentation, d'infinie évaporation que rien ne heurte, ni ne désoriente.

La matinée est fantastique en causant à peine plus qu'une pipelette aphone, elle a embarqué trois artilleurs de marine pour ce soir. Elle ne l'ai a pas mesurés ou contemplés, seul le quartz rose la fascine. Elle rentre chez-elle et ne donne aucune gifle de toute la journée. Le vin de table diminue moins qu'à l'accoutumée, et diminue cependant.

Dans sa solitude d'angoisses, Anne a un compagnon de distraction, un garçon de ferme qui rêve des colonies, de l'Afrique, des lions et des éléphants avalant des crocodiles. Il est bourru, attachant par ses rêves en désordre. Il cause avec sa mine de poète grêle, un peu sombre lui aussi. Cendré peut-être, oui, gris d'épiderme. Lui s'en fout complètement. Il ne craint pas le soleil et quand il sera engagé dans l'armée des colonies françaises, il ne sera pas malade. Il ne craint pas les piqûres de moustique ; ni les morsures des vipères péliade, il les connaît bien et le soleil ne le cuit pas. Il est capable de rester sans béret toute une journée ensoleillée. Il tient le choc, il est un héros en devenir.

Quand il s'exprime avec la fougue d'un troglodyte de printemps, les seins d'Anne lui pousse le temps de la sérénade, elle en ignore la cause et adore le phénomène. Elle ne croit pas à une maladie mais à une magie bienfaitrice tant ça lui fait du bien. Puis, après les hypothèses d'une vie féerique, l'entrevue se termine immanquablement par une course de sabots de bois. Point n'est besoin d'une vitesse pour se surprendre, le tout est de faire un bruit saccadé jusqu'à en venir à une rythmique partagée. La danse n'est pas loin, le désir non plus. Anne aime ces pauses et entre en enchantement. La jeune-fille cherche à revoir Antoine par tous les moyens avouables qu'une jeunette peut utiliser sans que le curé n'y voit offense. Il n'est pas dit que si le curé avait le dos tourné, il n'y aurait pas offense délicieuse à embrasser Antoine sur la plage, face à un soleil pur... Elle ne songe pas à s'allonger sur le sable, juste l'embrassade la rendrait heureuse follement. La conviction est ancrée, l'abordage mérite tout de même une bonne mise en grappin.

Corentine menée par son intuition féminine et le besoin de croire en elle, est retournée le lendemain à la cueillette des champignons à la lisière d'une pinède naissante. En fond, sa chère montagne qui n'est qu'un tas de grès armoricain désordonné... Qu'importe, les sources abondent, l'humidité ruisselle sur les pentes d'herbes fines et les rosées rivalisent pour être visibles aux cueilleurs de passage... Ce sont souvent des femmes. L'homme est à la charrue ou à la pêche.

Corentine a l'âme bucolique et ne peut se restreinte à reprendre le même chemin vers le même taillis où elle avait croisé la veille les deux militaires les fesses à l'air. Elle se sourit rien qu'en revoyant le tableau...
— Vous souriez, tant mieux, je ne vous fais pas peur alors...
Le caporal n'a pas changé depuis vingt quatre heure, il est même en plus belle peinture. La surprise en moins, Corentine se laisse bercer, elle attend de la déférence, elle attend des roucoulades déjà. Pressée et empressée.
— Bonjour, Monsieur.
— Oh la, Mademoiselle, je ne suis pas du monde, je suis à la soupe et au ratas depuis l'enfance. Bon, je sais lire et écrire, enfin il ne faut pas trop m'en demander.
—  L'école ce n'est pas pour moi. Je ne sais pas lire ni écrire Mons...
— Fernand, Mademoiselle... Je peux vous apprendre si vous voulez. Je suis là pour quinze jours de manœuvres, je peux au moins vous apprendre les lettres. C'est un bon début vous savez. J'ai toujours rêvé d'être instituteur mais mon père disait que c'était un métier de gauche. Les seuls métiers qui vaillent sont ceux du service de la patrie... Pas sûr... N'est-ce-pas ?

Corentine n'a jamais entendu parler un homme à jeun avec un tel débit, un homme qui parle et le fusil qui se tait, une sorte d'archange de la paix terrestre avec un visage barré par la moustache réglementaire. A bien y regarder, Fernand est beau, plus beau qu'un ange puisqu'il est vrai, à deux mètres maintenant.

— Je m'appelle Corentine.
Elle lui donne son prénom pour savoir ce qu'il va en faire.
— C'est bien joli, Corentine...
Il est éminemment sincère, il se dresse pour y songer, pour s'en imprégner. Elle est ravie et s'aperçoit que le Fernand est plus petit qu'elle. Pointe de déception, et puis flûte à la taille. L'orgueil féminin s'y fera car Corentine est amoureuse du lettré. Elle se réchauffe, ses paupières tombent moins, il suffirait d'un peu de luminosité atmosphérique pour que Corentine soit ravissante dans la limite des canons de beauté ordinaire...

Marie a mis sa pèlerine olive, elle est convaincue que la maille donne de la prestance. Le lainage tombe sur les épaules et cache les usures et les tâches du buste... Il pleut droit en ce 20 mai 1891 au soir. Du jour, il y en a encore. La pluie parfaitement verticale n'entre pas dans les oreilles et mouille moins qu'une pluie couchée. Pour aller jusqu'à Kerlaër et le débit de boissons de la veuve Kerfrat, il faut encore trente allongées de sabots. Ça ira, la pèlerine ne transpercera pas et l'humidité donnera envie aux gars de la réchauffer. Il sera facile de se faire payer des tournées par les trois postillons récoltés au matin. Une porte entrouverte. La caboulot est bondé, la tombée d'eau y est pour beaucoup, aucun artilleur n'est poète de l'extérieur quand la saucée se présente au garde à vous. Les trois va-en-guerre sont au comptoir, visibles de loin, déjà rouge vinasse. Ils ont probablement parié sur l'ordre de passage sur le pont de la Marie. Qui donc aura le coup au but ? Qui épongera les restes ? La Mère Kerfrat apprécie la présence de Marie qui ne rechigne pas à la culbute dans la remise. Ce sont des affaires qui ne portent pas à conséquence et font marcher le commerce. Commerce hasardeux car quand l'armée n'est pas en troupe d'exercice, le quartier est aussi navrant qu'un fond de bouteille vide. Les locaux n'ont pas la pièce facile. Marie sert la cuisse avec automaticité, il suffit de lui mettre le bon breuvage sous le nez pour qu'elle laisse ses mains se faire tirer vers un coin tranquille. Et si les mains vont à la gaudriole, le corps n'est jamais loin pour la satisfaction.

Marie a rejoint directement les escogriffes dégradés, du court sur pattes, à l'intermédiaire, jusqu'à la perche... Pour le reste, ils sont moustachus, sentent la graisse de canon et la sueur comme d'habitude. C'est d'ailleurs à cela qu'on les reconnaît nos chers artilleurs de marine, ils sentent le canon et pas forcément la poudre. Marie a choisi le vin chaud. Trois sous de plus pour le petit militaire, il tique, il fait relâche, il se dit qu'une rondelette bien potelée vaut bien le franc, il a prévu deux francs pour la soirée. Marie se manière, et disserte sur le charme du vin chaud qui en nécessite un second que l'intermédiaire s'empresse de commander. Il plaisante sur le réchauffement nécessaire des femmes. Le verre est vide en deux lampées. La perche prend la relève, se tait, sourit, il charme, le sait. Marie se trouble, son alcoolémie se réveille. Alors dans la cuvée générale, les mâles qui braillent, la mère Kerfrat qui surenchérit et paie une tournée au trois artilleurs et à la dame en pèlerine, Marie perd pied, ne compte plus les verres, ne s'abstient de rien, s'enroule, dévisse, s'ouvre à tout en une demi-heure. Ses bras lui tirent, ils s'écartent même, ils sont deux à avoir saisi la bête. Derrière, on pousse à la rescousse des fois que la Marie traînerait. La remise s'ouvre, les sacs vides à pomme-de-terre sont bien évidemment installés sur la terre battue. Et ça commence, ça s'agite, ça bouscule, ça chavire... Une pause, une reprise, le rythme est différent ce doit être un autre gars. Marie n'en ai pas sûre, elle s'en fout, elle cuve et en appelle au pichet. Il s'y est pris de travers, ou il l'a de traviole. Marie se marre, elle se sent tapissée à l'intérieur. On lui en demande plus... Peut-être l'acceptera-t-elle, elle n'est plus en mesure de mémoriser. Marie est en partance pour les rêves imbibés. Une brusquerie, Marie renâcle :
— Non pas comme ça...
Elle ne sait plus ce qu'elle dit, ni ce qu'elle voit, un père ligotant sa fille pour la ramener à la courbure d'échine en malheur qu'elle est.

Hier, une dame a raconté à Anne que les femmes de la haute société se poudrent pour avoir le teint pâle. A entendre une telle chose si curieuse, Anne fut consternée et ravie. Consternée par le fait évident désormais que pour être une femme, la blancheur de peau était incontournable et ravie puisqu'elle allait pouvoir se mettre de la farine sur le museau pour entrer ne serait-ce qu'en apparence dans le grand monde des dames fréquentables.

Aujourd'hui, l'idée germe comme un grain de blé semé. En allant au moulin du Loron qu'elle connaît pour s'y être amusée enfant, là où le jeune maître Jaramin moud toutes les récoltes de Postolonnec, il y a nécessairement de la poudre de blé dans les recoins de la tour. Jaramin a la réputation d'être un homme aimable, un bol de farine fine doit suffire. Jaramin est un bosseur invétéré qui du matin jusqu'à la nuit noire ouvrage tout ce qui lui passe entre les mains. Il a acheté le moulin qu'il a retapé en deux saisons ce que d'autres auraient fait en un an avec l'aide d'arpettes. Le meunier a une bonne tête de gendre idéal, il va grossir de toute évidence. C'est ce que l'on pense en Crozon, du bourg à la côte. Un homme qui grossit est une réussite, la gentillesse aidant, les marieuses pensent qu'il est un bon parti.

Anne parvient au moulin qui ne tourne pas ses ailes, les deux portes sont ouvertes et Jaramin balaie en dératé. Une sacrée charpente, il est solide. Son profil ressemble à celui d'un homme qui pense avant que ses gestes ne s'expriment. Une mine velue, un côté ours brun du moins pour ce que les illustrations de cirque en racontent. Le type est plaisant donc sympathique, de sorte qu'Anne l'interpelle.
— Maître Jaramin, bonjour, je viens vous voir pour un service.
— Bonjour petite...
Un temps d'arrêt, il reluque, il soupèse et se trouble. Anne l'a tout de suite perçu. Elle reluque, elle mesure et se froisse. Elle a quelqu'un d'autre à penser.
— Voilà, je n'ai pas d'argent. Je voudrais juste un peu de farine, une bolée suffirait grandement. Pas même, juste un verre. De la farine la plus fine.
Il a compris le message, il monte immédiatement à l'échelle.
— Je vais t'en chercher directement à la meule.
Il redescend avec une mesure.
— Pense à me ramener l'ustensile. J'en ai besoin. A bientôt.
— Merci maître Jaramin... Demain ça ira ?
— Va pour demain... N'en met pas trop, mais tu sais, tu n'en as pas besoin pour être jolie...
Il a deviné l'usage, il a été vraiment gentil avec ses 27 ans. Dans le fond, avec sa peau encore jeune, il fait jeune et propre.

Anne passe à l'action immédiate devant la vitre du premier penty rencontré et fait des essais. La farine enfarine à la manière des poissons enfariné avant d'être saisis à la poêle. Anne serine :
— Il t'a dit que tu ne dois pas en mettre trop. Pas facile, j'en ai partout sur les vêtements...
— Ben qu'est-ce tu fais, c'est pas mardi-gras.
Le garçon de ferme l'a suivie, elle ne l'a pas vu venir. Elle est blanche, tissus compris, elle se met à rire pour maquiller son embarras, elle veut garder le dessus. L'impératif est clair, elle veut que ce soit son François qui la déniaise. Au diable le mariage, la Vierge Marie, la pensée communale et le sacristain qui n'est qu'un hypocrite. Anne jette le contenu de la mesure sur la tête du petit gars qui rigole comme un âne qui braie en pleine sonnerie des cloches de l'église. Tout va très vite derrière la maison vide, il y a une demi grange ouverte au Sud.
— Viens, on va s'amuser.
Le François est passionné par l'amusement, courir comme un papillon, faire le pachyderme...

Anne le prend par le coude direction le foin et de brin d'herbe en brin d'herbe, le François pétrifié par le drôle d'amusement, s'est retrouvé le pistil en un fourreau très confortable puis les cuisses encollées. Un éclair tombe moins vite du ciel et secoue bien moins. Anne ne savait pas que c'était comme cela, mais sa promesse tenue lui fait du bien. Elle est fière de sa prouesse, de sa détermination à choisir son destin de fille plutôt que de se voir mariée par accouplement des intérêts de deux familles cousines. Le cousinage est monnaie courante au pays, les filles sont à découvert à chaque fois, elles en ont mal au cœur. Les mariages « cousinés » arrangent tout le monde et le curé n'y voit que de la célébration utile à sa considération à l'évêché.

Corentine voit son amant repartir à pied, en formation, sur la route quand vient le terme de l'exercice. Le fifrelin a fait mention de son colonel de régiment qui ordonne de rentrer à la caserne de Brest au pas cadencé. Fernand s'éclipse, il reviendra dans six mois, un an, s'il n'y a aucune guerre. Il est morveux et satisfait ; il a bien manœuvré, il va passer caporal-chef. Corentine n'a jamais été aussi raide bichette. Sonnée comme un carillon, elle tient debout par l'enchantement des femmes stupéfaites. Elle ne parle plus, elle mâche à peine, elle dort la tête en couche pour étouffer ses sanglots... Ce n'est rien petite, le pire est devant toi...

Marie ne se souvient que de bras forts, six peut-être, qui l'ont entraînée sur la paillasse. Elle en a les côtes aplaties et la poitrine douloureuse, un peu violette d'ailleurs. Elle ne se souvient pas de qui l'a fréquentée jusqu'aux entrailles. Elle s'en veut sans pour autant en faire tourner le lait... Le passage à tabac n'est qu'une marche supplémentaire vers le fond de cuve. Les basses fosses ne sont plus qu'à quelques déchéances. Elle ne cherche pas à revoir ses trois invisibles, cela l'empêche de se créer du souvenir. Pourtant du souvenir, elle va en avoir...

Anne a viré face au vent, sa féminité faseye. Le gamin ahuri par le plaisir est devenu un mâle dominant en moins de quinze jours. Content de son artillerie, toujours prêt à faire feu, il voulait une soumise, il a reçu une claque. Anne est désorientée par le changement de personnalité. Les gentils garçons muent en hommes autoritaires. Ce n'est pas parce-qu'elle s'est allongée consentante qu'elle se couche à toute heure. Fortement déçue, elle pense être sortie de cette impasse sans esclandre, le tapage ne saurait tarder...

Corentine est enceinte après deux mois d'en appel à la chance. Sa décision est simple, elle n'en parlera à personne et ainsi personne n'en causera. Elle récuse toute prise de poids, tout arrondissement suspect. Seulement voilà, le petit melon qui devient citrouille dans un ventre de maigrichonne ne passe pas inaperçu alors ça jase au village et Corentine attrape le déni chronique durant neuf mois. Circulez il n'y a rien à voir fait-elle savoir. Elle s'enferme, sort peu, se cache derrière les arbres, les barreaux de sa détresse.

Marie est enceinte. D'être grosse n'est pas insurmontable, elle est déjà en forme, ce qui l'endommagerait ce serait que cette grosseur l'appelle maman au terme du gonflage. Pas question de se montrer dans son état de refus devant un enfant mauvaise pioche. Marie calcule quelques chutes variées pour le faire passer accidentellement et si le furoncle s'accroche, elle le tuera le jour de sa naissance. Marie n'a pas le choix de sa conscience. Pour avoir cette conscience, une place à une sobre réflexion est nécessaire. Réfléchir montre l'image que l'on évite de soi. Il mourra.

Anne est enceinte après quelques doutes sanguinolents, les doutes se sont volatilisés dans une évidence catastrophique. Anne ne veut pas la mort, ni la sienne, ni celle de son enfant. Elle doit combiner les priorités et trouver un mari au plus vite. Le meunier est en haut de liste, bien bâti, bien fortuné, entiché très vraisemblablement, elle court après le meunier qui s'en voit flatté tant il n'avait pas rêvé de pouvoir rêver à son aise. Les rondeurs d'Anne ne se voient pas et si elle mange beaucoup c'est signe de bonne santé. Jaramin discute avec les anges du mariage qui lui demandent de marier avant de toucher. Anne se dit que les chattes retombent toujours sur leurs pattes après une gamelle, pourquoi pas elle ?

Le destins des femmes est de passer en justice masculine d'une manière ou d'une autre.

Assises du Finistère Quimper 1892
Infanticide et suppression d'enfant

Pour en venir là, Corentine a tout loupé. Sa dissimulation fut un échec. Après l'avoir vue grosse, puis maigre du jour au lendemain, les voisins avaient prévenu la gendarmerie. Les gendarmes ont enquêté et ont acquis la conviction que Corentine était une ancienne femme enceinte sans enfant connu. Corentine nie depuis le moindre accouchement, pas même la moindre angine de poitrine. Un juge croit à l'infanticide. Le docteur Baley venu en visite vaginale atteste qu'il y avait eu un passage clandestin. Corentine, au procès, gueule son innocence ; on prit sa véhémence pour de la démence. Sa mère est à la rescousse et vocifère sur l'honneur de la famille et la moralité générationnelle de celle-ci.
Maître Lemarc'hadour, l'avocat de l'hystérique, dépose des conclusions tendant au renvoi de l'affaire à une autre session pour l'examen de l'état mental de sa cliente.
Monsieur le substitut Labordette s'associe aux conclusions du défenseur.
La cour y fait droit et commet pour examiner l'accusée, au point de vue mental, le docteur Homery, directeur de l'asile Saint-Athanase, à Quimper ; M. Calmette, major du 118ème régiment d'infanterie et le docteur Chereux, de Quimper.
La tête de la suspecte a-t-elle quelques failles indisciplinées ? Trois sachants sachant savoir allaient suivre des circonvolutions. Les mâles fouillant la femme, une coutume animale.
Aux termes de leur rapport, ils reconnaissent que cette dernière « n'est pas aliénée, qu'elle a conscience de ses actes et que, sans avoir un niveau moral bien élevé, elle est responsable. »
Malgré les constatations , Corentine P. persiste. Elle prétend que le 1er novembre, ses règles, suspendues pendant plusieurs mois, lui étaient revenues subitement, provoquant un écoulement sanguin considérable par la bouche et les parties sexuelles. Cependant, peu de jours après, Corentine délivre des aveux. Le 1er novembre 1891, vers six heures du soir, elle était accouchée d'une petite fille bien vivante. Un quart d'heure environ après sa naissance, elle l'a étouffée avant de la cacher sous du linge, puis enterrée deux jours plus tard entre bois et jardin.
« L'obstination avec laquelle Corentine P. a toujours nier une situation qui apparaissait à tous les yeux, jointe à cette circonstance qu'arrivée aux termes de sa grossesse elle n'avait fait aucun préparatif, établit suffisamment une intention froidement préméditée de donner la mort à son enfant, que sa situation de fortune eût pourtant permis d'élever facilement.
Ministère public, M. Labordette ; défenseur, Me Lemarc'hadour. »
Corentine est acquittée, son déni jusqu'au-boutiste a estomaqué la justice masculine.

Marie n'a rien esquivé, elle a tout pris sur elle. Après avoir tenté plusieurs fois de faire décrocher le bébé, ce dernier a daigné sortir à l'heure avec le vacarme habituel. Chose promise chose due, Marie a assassiné sans hésiter. Infanticide haut et fort. Elle prit les ciseaux qui permirent de couper le cordon ombilical pour les planter dans la gorge de l'enfant. Le 18 juillet 1892 aux Assises du Finistère à Quimper, une femme de 23 ans est condamnée à sept ans de travaux forcés sans interdiction de séjour. Pour les détails : l'enfant mâle avait été ensuite enterré au fond du près derrière le potager. La terre est gluante et décompose vite tout ce qu'elle y trouve. Le père de Marie avait voulu arrêter le massacre, quel massacre ? Celui de l'enfant ? Pas même, il était lasse d'avoir mal au dos tout le temps à cause de sa fille alors il l 'avait laissée choir dans un vomi au chou, sur le comptoir du troquet de Kerlaër. Marie avait raconté à l'assistance écœurée l'égorgement libératoire avant de sombrer dans un comas éthylique oublieux.

Quant à Anne, tout s'est passé comme prévu à une mort près. Elle mit au monde un enfant le 31 mars après quatre mois de mariage. A son procès, elle admet avoir eu des relations intimes avec un autre homme avant ses noces. Elle accouche seule dans son lit alors que son mari est au marché aux blés. Elle laisse le nouveau né entre ses jambes sans soins et l'enfant meurt de lui-même. Elle l'enveloppe dans une jupe et le cache dans un banc-coffre. Le 5 avril, elle l'inhume dans un petit courtil à côté de la ferme. L'examen médical a démontré aucune violence. A la barre Jaramin répond au juge qu'il garde sa femme quoiqu'il advienne. Le juge relève la mansuétude, Jaramin apprécie tout compte fait le débarras. Il n'a rien vu grossir, il n'a rien deviné, rien anticipé, rien imaginé ; il est plein de possession et rien ne le dépossédera. Les cloques sont faites pour crever. Anne est acquittée, mariée, sans enfant et sort en calèche, elle regarde la ferme de Lesquiffinec là où le géniteur entrepose une nouvelle fille enceinte elle-aussi... Décidément, certains hommes ont la graine facile.

Corentine avait fait de gros articles dans la presse locale, son déni de grossesse portait atteinte à l'intelligence générale. Même les femmes mariées à leurs maternités trouvaient le propos obscène. Corentine ne sachant pas lire ne sut jamais le mal que l'on pensait d'elle.

Marie a épousé la mouise en trois lignes dans les journaux. Les infanticides sont les crimes des femmes pendant que les hommes trucident rien que pour voler. Chaque genre sa violence.

Anne n'a pas fait la une, les enfants qui meurent à la naissance sont des anges de passage qui à la vue des abominations humaines, se carapatent par la petite porte.

Les enfants des jardins ne sont pas des anges, ce sont des indésirés que les mères portent à bout renoncement. Chaque refus est une histoire qu'aucun homme ne devrait juger.

En ce bas monde mieux vaut être la bougie que le bougeoir, fut-il en or massif.

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