LES FEMMES EN NUDE

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Des photos brûlantes de soi par amour ou par soumission. Une mère et une fille qui ne se parlent pas, ne s'entendent pas vivent sous la pression des hommes et de leurs exigences de nudes à tout va.

Valérie descend les escaliers à l'allure limite, en parfait équilibre entre ce qu'elle sait descendre et ce qu'elle sait dégringoler sans se cogner. L'immeuble parisien est un ancien gourbi de rapport rénové à la perfection ce qui entraîna une hausse de loyer impayable. Valérie s'y est accrochée comme à une barre en or massif reçue en héritage. Toute la splendeur de cette femme provient du fait qu'elle est une Parisienne de Paris même, pas une parisienne d'Île de France et encore moins du Poitou... Elle "parise" et toise du quatrième étage même si son salaire s'inquiète des fins de mois, chaque semaine, à l'heure des comptes hebdomadaires. Valérie ne se contente pas de travailler dans une comptabilité multinationale, elle caracole dans les chiffres jusqu'à la précision astronomique... Bien sûr, l'ordinateur pratique la justesse programmée mais Valérie optimise les valeurs ajoutées qu'elle soustrait des bénéfices réels. Une perle de siège social du quartier de la Défense.

La salariée a deux points noirs indissolubles. Deux contrariétés lancinantes. La poubelle de son immeuble sent mauvais tous les matins et sa fille sent l'adolescence à plein nez depuis que ses seins lui poussent. Avec assurément trente six ans dans le bastingage, cette mère doute parfois de l'âge de sa fille, doute de ces quatorze ans mal dans leurs peaux si changeantes à vue d'œil. Valérie est un piquet de tente, Bénédicte, la progéniture, est en cours de rondeurs qu'elle suit avec l'appétit des gourmandes. Bénédicte boit de l'eau sucrée, Valérie boit du pétillant.

L'employée aux écritures a un homme dans sa vie depuis sept ans. Le cap des sept ans étant passé allègrement, le couple va atteindre la « quatorzaine » dans sept petites années vite passées. Femme cagibi ou chambre d'hôtel, elle flirte avec l'illusion d'être épousée par son patron qui épouse ailleurs, tout particulièrement une épouse défraîchie et ainsi qu'une maîtresse amicale depuis toujours. La comptable est l'essoreuse du boulot, l'amie fidèle est l'essoreuse du privé et la légitime regorge d'amertume. Valérie n'y voit pas d'entourloupe : un homme de grande stature sociale doit manœuvrer à son aise. L'homme est un homme et la femme est une femme. Truisme dira-t-on ? Graduation première que l'esprit courbé de cette femme soumise valide sans le moindre doute. La position préférée de Valérie est celle de la selle de cheval. On s'assoit dessus, elle s'en honore car qui est cavalier sait ce qu'est une selle adaptée. De toutes les manières, il n'est plus question de parler de liberté pour la célibataire calculette. Cette liberté de femme que les féministes revendiquent à corps et à manifestations, Valérie s'y est laissée engrosser par un militant de la cause féminine qui est parti en delirium très mince après avoir "encloqué" une étudiante en sciences humaines. Tant que la liberté des femmes ne permettra pas aux femmes d'avoir l'homme qu'elles veulent dans leur lit, Valérie se dira antiféministe puisque le choix ne lui est pas permis.

Val pour les intimes, remonte les escaliers de son immeuble du soir avec des picotements dans les genoux. Son patron a été sévère pendant la pause déjeuner. Il s'est défoulé en traître, elle a dérouillé. Ce sont les aléas de la vie adultère : supporter la fougue du jouisseur qui jouit en extérieur plutôt qu'à domicile, la partie est plus rude à chaque fois. La compétition nécessite une surenchère pour entretenir le filant désir.

Enfin l'étage, enfin la serrure, enfin la porte qui s'ouvre... Entre une séance de farci et une agressivité juvénile, Valérie préfère trinquer par derrière que de se prendre une lampée de sa fille en plein visage... Une vie de femme n'est rien en comparaison d'une vie de mère sous la contrainte. On parle de la dramaturgie des femmes violées et l'on omet celle des mères obligataires...

Silence terrifique, la gamine est sur sa planète chambre fermée. Un univers de nébulosité juvénile qui décrète le calme avant la tempête. La maman passe devant la porte close du tabernacle et prie que la soirée soit recueillie.

Dans le tabernacle, une adolescente se penche sur son téléphone portable, assise sur l'angle droit de son lit. Une attitude de prostration, un état d'absence, une manie fulgurante de tapoter sur un écran qui se laisse faire tout en avalant des lettres à n'en plus finir. Pour l'instant, elle lit des messages et en décortique la portée.

26 juillet 18h55
Il veut que je lui envoie des nudes. Je ne sais pas quoi faire. Je n'aime pas trop l'idée. Je ne comprends pas, je croyais que l'on s'entendait bien. Il ne me le demande même pas en live. Je l'ai vu hier comme si de rien était. Ce matin, je reçois un SMS. Même pas bonjour. Il me l'a envoyé à 0h.33. C'est n'importe quoi mais je ne sais pas comment lui répondre. Je n'ai pas envie qu'il soit déçu de moi. Je sais que ça se fait. Il y a même des filles qui adorent. Elles disent au bahut qu'elles ont le pouvoir et que ça les fait marrer de savoir que les mecs se tripotent dans leur chambre le soir en regardant les nudes d'elles. Heureusement ma meilleure amie Caro est moins intéressée par ce genre de plan. Au moins je ne suis pas la seule à ne pas être partante, n'empêche dire non, c'est impossible. Qu'est-ce que je peux faire ? Si j'attends trop longtemps pour répondre, il va penser que je suis hyper coincée.

26 juillet 18h58
Carrément insistant : "Bon alors, t'attends quoi ? T plate ? T'as la honte au front ?" Je trouve ça dérangeant d'être mise au défi, de prouver que j'ai la poitrine qui me convient. D'ailleurs, qu'elle me convienne ou pas, bien obligée de faire avec et franchement je n'y pense pas tous les jours. Je n'ai pas une poitrine de top modèle. En fait, j'en sais rien.

26 juillet 19h16
Je me suis mise devant le miroir de l'armoire de ma grand-mère. J'aime bien ce meuble, ça sent le bois ciré et il y a plein de vieilles choses qui viennent d'un autre monde. Au moins les femmes d'avant, n'avaient pas de message à envoyer, ma mémé m'a dit qu'elle avait vécu toute sa jeunesse sans téléphone. Complètement incroyable. Peut-être que sa vie était plus simple avec les hommes. Bon après vérification, j'ai deux seins. Côté normalité de base, c'est idéal. Pour le reste, je ne les trouve pas franchement extraordinaires. Seb n'a peut-être pas tort, je suis un peu plate il me semble. Enfin comparativement à certaines stars, je ne fais pas le poids au balcon. Je ne risque pas de les avoir sur les genoux dans l'année qui vient. De là à s'en réjouir, mieux vaut que je sois prudente. Peut-être qu'en les soulevant Seb sera troublé. Voilà que je raisonne comme si j'allais me photographier.

26 juillet 19h59
Ma mère m'appelle pour dîner. Bonjour le ton de sa voix. Limite mortuaire. Je me demande ce qu'elle vit de l'intérieur pour être aussi sinistre. Elle doit être vide, sans affect. Une courgette est plus agréable à vivre. Je dis courgette car ma chambre sent la courgette. Donc courgettes cannibales au repas. Au moins, ma mère n'est pas sollicitée par des mecs en chaleur. Elle est bien partie pour que son hymen lui repousse jusqu'aux trous de nez.

Valérie constate qu'il est 9h00 et que la pièce des concertations & ragots de détente est encombrée par six hommes dont son patron chéri. L'attroupement semble se concentrer sur un journal hebdomadaire à caractère familial. On ricane élevé dans un concours de ricanements qui doit effleurer celui du boss sans le dépasser. Etre au-dessus de tous et en dessous du patron, la cohésion l'impose. L'unique féminité est dans le périscope du chef de meute.
– Ha voilà Valérie, un avis de femme ?
La femme en question se voit proposer le journal avec en double page une photo noir et blanc d'un corps féminin dénudé roulé en boule afin qu'aucune insinuation ne soit possible. Il s'agit d'une danseuse mondiale, d'une sommité artistique qui sous l'objectif d'un photographe international fit un bond de studio infiniment sportif et parfaitement réalisé. Cette boule sculpturale montre chacun de ses muscles, version profil et profilée, dans une tension qui ressemble à une palpitation générale. Seuls les cheveux volent et montrent que cette sphère humaine défie le mouvement tout en étant immobilisé par un cliché flashé. Valérie y apprécie la prouesse physique, les hommes se demandent si tous ces muscles bandés sont comestibles. Le reportage sur la carrière d'une star de danse classique devient un "tribumâle" de consommateurs qui détaillent la fiche d'utilité publique. La cuisse apparente, ferme à n'en pas douter peut-elle faire un souper ? Pour un petit-déjeuner, la dureté musculaire serait incongrue... Le débat de la mise en l'air se poursuit.

Valérie a manqué le coche, le sait, le patron a perdu la patience qu'il n'a jamais eu devant l'absence d'une analyse percutante qui n'est jamais venue. Le cœur de la femme est piqué au vif... Elle va devoir retrouver les bonnes grâces au plus vite pour rester mariable. La réunion impromptue délivre l'usage de la femme photo : utilisable après une séance de sport quand la tension nerveuse est encore forte et que l'acide lactique n'a pas ramolli la puissance physique. Une grande puissance est supposée pour attraper une bondissante aussi musclée. Les ventres mous ont perdu la partie, les pètes secs ont emporté le match ; le patron est satisfait, il a chauffé son équipe, la journée va engranger.

Valérie se reprend aux toilettes pour trouver une contenance et revenir à ses chiffres dans de bonnes conditions psychiques. La peur ne se dissout pas dans l'eau portée à la bouche par une main fébrile.
– Je dois réagir, il faut que je réagisse, il va me massacrer sinon.
Par un bas instinct de fierté offusquée, Valérie prend son téléphone portable et rapidement dénude le peu d'intimité dont elle dispose. Clic synthétique. Clic enregistré dans la galerie photo. A peine "refagotée", en colère, en désespoir, en transe, en hallucination, la photographe de misère s'abuse et envoie un extrait d'elle-même à son possesseur de conscience. La pièce jointe montre ce que l'on ne pense pas photographier de soi de prime abord. Le message tactile se veut intentionnel, il ne l'est pas  :
– Rien ne vaut un accès libre !
C'est envoyé. L'écran dit que c'est remis. Elle attend une réaction immédiate. Elle ne reçoit rien seconde après seconde.

Elle vient de gaffer, elle s'en rend compte. Rouge, violette, le remords dans les viscères. Elle vient de se perdre, elle se sent meurtrie et se décompose. Que lui en a-t-il pris ? Elle n'est pas comme cela. Elle disait à qui pouvait l'entendre que les selfies provocateurs étaient vulgaires. Elle n'en ferait jamais, au grand jamais, au jamais du jamais. Personne ne l'avait contrainte, elle qui se sentait en contrainte à chaque respiration. Elle ne se comprend pas, ne se détaille pas, elle se rejette et n'encaisse pas ce qu'elle considère être comme la déchéance suprême. Elle se voit femme de trottoir. Aguicheuse amorale... Elle sort des toilettes avec les côtes pour barreaux de prison. Valérie file droite et tremblante vers son bureau et s'y enferme. Elle travaille avec ses lignes comptables qui se moquent d'elle. Elle attend sa mise en accusation. Elle s'attend au pire sans savoir ce qu'est le pire chez une femme mère de famille.

Bénédicte se lève avec la tête en papier mâché. Elle n'a pas répondu à la sollicitation de Seb. Elle a éteint son téléphone hier au soir sachant qu'elle ne parviendrait pas à prendre la moindre décision. C'est ainsi, Bénédicte recule souvent. Ce matin, elle s'angoisse de rallumer son téléphone sachant que des messages devaient attendre une réponse claire, une photo claire, bien éclairée et teintée de sa chair. Oui mais voilà, elle bloque...

L'adolescente hésite et par dessus l'hésitation, une couche de stress prend ses aises. Sébastien a-t-il été gentil ? Peut-être que parmi les messages, il y en a un qui serait trognon, limite chou, de ceux que l'on efface pas. L'appareil a reconnu la tronche de Bénédicte, la technologie est vraiment conciliante car la gamine est mal assortie avec sa physionomie habituellement lisse et ronde. Là, elle perd de sa tendresse, elle fatigue et se "ridule" comme si elle avait vieilli en une seule nuit. 17 messages. Trop à lire. Pas normal. Bénédicte prend peur physiquement. La nervosité gicle dans ses muscles amorphes. Elle jette le boîtier plat sur son drap froissé, ce dernier n'a pas pu dormir tant il a été tortillé.

Sans forme, devant le reflet de salle de bain, les iris miel ambré ne parviennent pas à se tenir, les paupières tirent vers le bas, les sourcils font la moustache châtain clair. Tout cela paraît pataud, mollasson et ne cadre pas avec un miroir design aux lignes tranchantes. Tranchant : qui est dur et effilé, peut diviser, couper. Bénédicte le sait et le sent soudainement. Tout le contraire de son surplus. Elle est trop, elle est en trop. Ça fait mal de se sentir traversée par des idées tranchantes, cela divise l'envie de vivre et coupe toute envie de poursuivre. Bénédicte se reprend et se brosse les dents, elle aime ses dents blanches, surtout celles du haut. On dirait une ligne de petits soldats défilant en silence. Prêts à paraître souriants, prêts à mordre au plaisir.

Parallèlement, Valérie a évité sa fille en tardant à rejoindre la salle des récurages et des embellissements, l'antre des antres. L'oppression est déjà suffisante, nul besoin d'ajouter de la tension à de l'hyper-tension. Fichue nuit d'insomnie. Valérie a tenté de comprendre son geste d'effeuillage pixelisé. Le diagnostic est tombé tôt, au petit matin blême. Il fallait remonter simplement à l'adolescence, au besoin de plaire, de se distinguer auprès des garçons, auprès de qui voulait bien convoiter l'asperge qu'elle était.

Des parents gentils pour tout et pour rien, surtout pour rien, avaient donné une impression d'invisibilité, une impression qu'une fille cadette est seconde en attention, secondaire en affection, anecdotique en amour filial.

Le déclencheur n'était peut-être pas celui-là, peut-être que l'évidence était au-delà des apparences ; les apparences, Valérie les aimaient par dessus tout, convaincue que sa réalité ne suffirait pas à convaincre quiconque de son existence. Avec les apparences, on peut devenir la reine en moins de deux subterfuges. Première en maquillage, en tenue moulante, en paillette du samedi soir, très moyenne en scolarité, sans avenir dans les hautes études qui donnent des hauteurs célestes aux ambitieux ; seuls les additions, les soustractions et le calcul mental fonctionnaient en elle. De là à devenir comptable, il suffisait d'additionner quelques diplômes bas de gamme, pour en tirer une profession toute tracée, classifiée sérieuse.

Valérie voulait du sérieux et de l'excentricité dans sa vie, et jamais de face, elle avançait ; elle biaisait, elle fardait, prompte à dissimuler ses rides verticales des peaux sèches. Elle huilait pour revendiquer un lisse parfait, elle poudrait ses narines, elle écarquillait au mascara des yeux marron à beige caramel quand le soleil tapait dedans. Elle avait lu la pub sur Internet : cils déployés et volume extrême, le mascara est l'atout glamour pour un regard de biche. Elle se voulait biche d'attirance et louve de capture. Valérie est une stratégie préméditée.

Des oreilles surfines pour entendre bruisser les vacheries en sourdine, elle n'avait jamais songer à s'écouter jusqu'ici. Valérie devant sa glace à portrait se mate, se scrute, s'analyse en tentant de reprocher à sa bouche d'être un réceptacle à plaisir. Elle avait beaucoup compté sur ses lèvres largement dessinées, fermes et enveloppantes dans les cas futiles. De ses lèvres, elle en attendait un résultat probant  : une montée en considération. Elle entend le silence de sa consternation. La consternation emplit l'âme d'une matière indécelable et pourtant on sait que la défaite s'est installée en soi, celle-ci s'étale, monte, noie le cerveau. Une défaite sans ennemi, une défaite assurée. Valérie ne combattra pas sa relégation. Elle sait que sa fin professionnelle est proche. Le peu qu'elle pouvait réussir, elle l'a saccagé par son amour propre, son besoin de reconnaissance, sa quête de visibilité intégrale. Elle devait être vue jusqu'à l'intime, elle s'était satisfaite de montrer une intimité superficielle. Elle le reconnaît pleinement sans broncher. Elle est certaine d'être vaincue par elle-même. Elle a mis du lilas sur ses chères babines, il lui avait dit qu'il n'aimait pas cette couleur, c'était donc le jour J pour déplaire et se punir plus en profondeur afin de savoir si profondeur il y a... Chacun se croit profond sans y avoir mis les pieds, est-on profond jusqu'à notre taille ?

Un coup de brosse dans la crinière d'un blond cendré sans ammoniaque. Un doigt passe sur l'interrupteur électrique avant de quitter la loge, une décharge statique cliquette, Valérie se cabre et voit sa mort comme un éclair. Elle ne passera pas par de simples somnifères, elle se le promet... Promesse vite oubliée, elle pense à sa fille et s'y attache. Serait-ce une fibre maternelle ou une vraie trouille de mourir ?

Valérie travaille, sa fille patauge dans l'appartement.

Toute la journée, Bénédicte est restée dans sa chambre à ne rien faire. Entre la position assise sur son lit, calée dans les oreillers et la position fœtale, il ne s'est pas passé grand chose. Le téléphone en stand-by sur la table de nuit en mélaminé. Coupé du monde, fermé aux messages sans intérêts et aux messages addictifs. Bénédicte s'est purgée l'esprit pour en quelques heures sentir un bouillonnement dans les tripes. A n'en pas douter, une colère est en gestation. Une onde frémissante qui ne ressemble pas aux emportements nerveux qu'elle entretient systématiquement avec sa mère. L'adolescente est surprise par ce tumulte teigneux, elle était persuadée d'être une poire, pas même une belle poire, juste une poire molle. Elle a du nerf, elle a du vif, elle est vivante au delà de ses espérances.

Un grand NON tapisse sa paroi thoracique. NON coûte que coûte, quoiqu'il en coûte, elle ne posera pas nue pour quiconque avant qu'elle ne l'ait décidé. Non c'est non. Un doute nargue la jeune certitude, et si ce refus était celui d'une timide complexée par son corps ? Le doute parcourt quelques veines assez fièrement. Le NON s'interpose directement en son âme et lui dit : "Tu es peut-être une frigide mal dans ta peau, tu es peut-être une introvertie maladive, tu n'es éventuellement pas à la bonne page de ta vie sentimentale... Même si tu ne vaux pas grand chose sur le marché de l'amour, personne n'est autorisé à t'imposer de tout montrer pour le petit plaisir d'un mec."

Seb veut du plaisir à sa convenance, elle n'a rien à lui donner gratuitement. Elle aurait voulu un échange, autre chose qu'une mise en peau... Le bucolique l'aurait satisfaite, une balade dans les bois, de l'herbe chaude, des plaisanteries, des humeurs fraîches comme la rosée. Même un jardin public l'aurait contentée. Bénédicte vient de faire sa rupture psychologique avec un garçon avec qui elle n'a jamais eu de réelle intimité... Quelques saluts, beaucoup d'envie de plaire du côté de Bénédicte et autant, si ce n'est plus, de paralysie à assumer son désir.

Bénédicte a fait une sieste de fin de journée sans s'en rendre compte. Elle s'éveille, regarde son réveil sphérique en faux chrome, sa mère ne va tarder à rentrer. Elle se précipite à rallumer son téléphone, elle veut en finir avec Seb, c'est grave urgent, elle ne veut plus qu'on lui pourrisse la vie avec des débilités d'ado boutonneux. Il est vrai que Seb a de l’acné, désormais, il est moins beau. Message ronflant en réponse aux 38 non lus :

"— Je garde précieusement tes SMS. Si tu continues, je les diffuse à tous tes copains et plus, tu seras l'obsédé de l'année à la rentrée. N'oublie pas que le harcèlement est puni par la loi. D'ailleurs j'aimerais bien voir ta tête quand tes parents verront qui tu es : un vrai malade ! Tu dégages de ma vie." Elle a écrit : "Dommage !". Elle efface cet aveux de fragilité. Ce n'est pas le moment de laisser transparaître le moindre lien affectueux en cas de poursuite en justice.

Bénédicte se voit déjà à la barre, Seb, la tête enfouie dans ses mains dans le box des accusés. Elle répond au président de la cour suprême, carrément US et movie, l'ado VIP !

ENVOI ! L'ultimatum est remis. Elle est confiante.

La porte de l'appartement vient de claquer, c'est sa mère, elle va aller la voir, il y a eu un peu trop de solitude pour aujourd'hui. Elle sort de sa chambre, arpente le couloir bleu. Sa mère est appuyée contre la porte refermée, sans cet appui, elle serait à terre. Bénédicte assiste à la souffrance de sa mère. Une mine grise. Elle ne savait pas que sa mère avait cette capacité là : une pierre tombale est insensible normalement. Il se passe quelque chose.

Tellement appuyée, qu'elle n'en respire plus, une mère cherche du regard sa fille. Les prunelles n'ont pas d'amour, pas de responsabilité, elles sont sèches en surface, trempées sous la cornée. Voici un signe de lassitude puis un souffle expiatoire :
— J'ai fait une grosse connerie !
La connerie est un plat qui se mange chaud bouillant.
— Tu t'es fait virer du boulot ?
Bénédicte pense qu'il n'y a pas plus haute catastrophe pour sa mère.
— Non mais je pense que je ne pourrai pas rester.
Tête en bas à se regarder les chaussures, Valérie subit des aigreurs soudaines.
— Tu vas trouver un autre emploi, ce n'est pas non plus la mort du petit cheval comme dit grand-mère.
Bénédicte apporte la communion à la pénitente qui se confesse :
— Je suis une conne...
Valérie pleure cette fois. Pas facile pour sa fille de rebondir sur ce qu'elle croyait acquis. Cependant est-ce qu'une conne se rend compte de son état ? Le penchant du con authentique est de croire qu'il ne l'est pas.
Valérie déballe cul-sec :
— Ça fait des années que je couche avec mon patron entre deux portes d'hôtel, il a fait de moi une mendiante. J'ai joui pour lui faire plaisir. Ce n'est même plus de la simulation, c'est de la mise en condition... C'est ça, du conditionnement insalubre. Pour préserver mon privilège d'être culbutée, je lui est envoyé une photo de moi par SMS. Un abricot pour Monsieur !!! Ta mère est une chienne en chaleur.
Bénédicte est estomaquée et s'approche avec le sourire tendu et heureux  :
— Ben ça alors, j'ai une mère hyper chaude ?
De bras en bras sort une belle accolade. Elles auraient pu rire, cela a failli, mais la tristesse a tissé sa toile.
— Et bien moi tu vois maman, je suis harcelée par un gars du lycée qui veut des nudes de moi...
— Tu ne l'a pas fait au moins.
Bénédicte se sans refoulée par sa mère qui la secoue...
— Ça été dur de dire non parce que je crois que j'étais un peu amoureuse mais quand je vois dans l'état où tu es je crois que l'amour n'est pas photogénique.
Valérie est soulagée du plus profond d'elle-même, elle attrape la tête de sa fille et lui embrasse le front :
— Tu es plus forte que moi, tant mieux. Ne lâche rien. Ce ne sont pas nos erreurs qui sont graves, c'est ce qui nous y a amené qu'il l'est, tu comprends ?
— Oui, maman, je crois que oui.

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