Fête de la place de la Liberté à Brest - 1874

La place de la Liberté à Brest jouit en ce moment de sa plus grande vogue de l'année. Malgré le brouhaha de la cymbale qui se fâche contre le trombone, et les vociférations du trombone qui crie après le boniment d'à côté, théâtres couverts en planches, théâtres cou- verts en toile, théâtres ouverts en plein air, y fraternisent de leur mieux.

Ici, c'est la Troupe nantaise, notre visiteuse de tous les ans, qui n'a pas d'ailleurs à se plaindre, car on lui rend ses visites. Toutes les classes de la société se succèdent sur ses banquettes. Et ce n'est pas seulement leur dureté qui empêche qu'on s'y endorme. Le théâtre a un attrait réel, varié, multiple. Des femmes du meilleur monde y vont s'amuser d'un joyeux vaudeville ; le titi nerveux y cherche les émotions poignantes du drame. Mais, qu'entends-je ? Au moment où le traître va tourner l'œil, ce qu'il fait avec élégance, Boum, Boum, Zim lala c'est la fanfare du cirque qui part avec le cheval dressé en liberté.

Au cirque, les petits artistes, prodigieux sauteurs, prodigieux équilibristes, après la corde, ils ont voulu essayer de la corde vocale. Ils ont parodié à leur profit la fille de Mme Angot. J'ai à peu près saisi au vol ce couplet qui sortait, avec force contorsions comme vous pensez, de ces gosiers habitués aux prières :
"Intrépides
Peu timides,
Jouant a s'casser le cou,
Forts et lestes,
Mais modestes,
Tels sont les Beni Zou-Zou."

Les enfants du cirque n'ont pas leurs pareils pour la vigueur et l'agilité du corps. Pour ce qui est du chant ils sont facilement dépassés par leur nouvelle voisine. La femme colosse, chanteuse alsacienne et pianiste Dix-huit ans qu'on avoue, pas de corset peut-être mais de quoi le garnir assurément, une taille à tenir entre plusieurs dix dix doigts, un volume qui garantit contre tout enlèvement subreptice. Voilà la partie matérielle. Et cependant la matière n'a pas tout envahi. En dehors même de ces cheveux défaits qui tombent avec un air éploré sur des épaules capables de supporter le monde, il y a de l'artiste chez cette grosse femme. Elle joue du piano d'une façon agréable et elle se sert avec goût, avec méthode, d'une voix qui ne serait pas déplacée ailleurs et qui révèle à n'en pas douter certaines éludes et un sentiment réel de la musique. C'est là une Alboni-foraine.

Outre ces trois théâtres où le public est assis, la place de la Liberté possède encore une loterie de bâtons de sucre de pomme, tenue par Pierrot, qu'agace sans trêve une Colombine gaillarde, plus un tir au pistolet, rendez-vous des tireurs adroits et maladroits. Nous ne parlerons que pour mémoire de la collection des tourniquets, jeux de boules et d'arbalète, etc., qui occupent le reste du terrain. On comprend par suite la quantité de promeneurs que cette variété de divertissements attire chaque soir sur la place de la Liberté.

A ce propos, je signalerai à l'attention de la municipalité une coutume irrégulière qu'il se- rait urgent et convenable de faire disparaître. Les deux portes de la ville en haut de la rue de Siam et de la Grand-Rue, vu ces fêtes foraines, servent chaque soir de passage à une foule énorme. Mais elles ne devraient servir que de passage. Malheureusement des hommes sans gêne s'y arrêtent. Et par les temps de plus grande sécheresse, il règne toujours en ces lieu une humidité malpropre, contre laquelle protestent les robes des dames et l'odorat des passants. En attendant les colonnes humanitaires, dont nos édiles vont faire à la ville de Brest le don de première utilité, il serait bon, croyons-nous, qu'un agent de ville fut chargé de veiller tout spécialement à la salubrité de ce point si fréquenté et si étroit.

Le Finistère 20 juin 1874 - non signé.

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