La place de la Liberté à Brest jouit en ce
moment de sa plus grande vogue de l'année.
Malgré le brouhaha de la cymbale qui se fâche
contre le trombone, et les vociférations du
trombone qui crie après le boniment d'à côté,
théâtres couverts en planches, théâtres cou-
verts en toile, théâtres ouverts en plein air, y
fraternisent de leur mieux.
Ici, c'est la Troupe nantaise, notre visiteuse
de tous les ans, qui n'a pas d'ailleurs à se
plaindre, car on lui rend ses visites. Toutes les
classes de la société se succèdent sur ses banquettes. Et ce n'est pas seulement leur dureté
qui empêche qu'on s'y endorme. Le théâtre a
un attrait réel, varié, multiple. Des femmes
du meilleur monde y vont s'amuser d'un joyeux
vaudeville ; le titi nerveux y cherche les émotions poignantes du drame. Mais, qu'entends-je ?
Au moment où le traître va tourner l'œil, ce
qu'il fait avec élégance, Boum, Boum, Zim lala
c'est la fanfare du cirque qui part avec le cheval dressé en liberté.
Au cirque, les petits artistes, prodigieux sauteurs, prodigieux équilibristes, après la corde,
ils ont voulu essayer de la corde vocale. Ils
ont parodié à leur profit la fille de Mme Angot.
J'ai à peu près saisi au vol ce couplet qui sortait, avec force contorsions comme vous pensez, de ces gosiers habitués aux prières :
"Intrépides
Peu timides,
Jouant a s'casser le cou,
Forts et lestes,
Mais modestes,
Tels sont les Beni Zou-Zou."
Les enfants du cirque n'ont pas leurs
pareils pour la vigueur et l'agilité du corps.
Pour ce qui est du chant ils sont facilement dépassés par leur nouvelle voisine.
La femme colosse, chanteuse alsacienne et
pianiste Dix-huit ans qu'on avoue, pas de corset peut-être mais de quoi le garnir assurément, une taille à tenir entre plusieurs dix
dix doigts, un volume qui garantit contre tout
enlèvement subreptice. Voilà la partie matérielle. Et cependant la matière n'a pas tout envahi. En dehors même de ces cheveux défaits
qui tombent avec un air éploré sur des épaules
capables de supporter le monde, il y a de l'artiste chez cette grosse femme. Elle joue du
piano d'une façon agréable et elle se sert avec
goût, avec méthode, d'une voix qui ne serait
pas déplacée ailleurs et qui révèle à n'en pas
douter certaines éludes et un sentiment réel de
la musique. C'est là une Alboni-foraine.
Outre ces trois théâtres où le public est assis, la place de la Liberté possède encore une
loterie de bâtons de sucre de pomme, tenue
par Pierrot, qu'agace sans trêve une Colombine
gaillarde, plus un tir au pistolet, rendez-vous
des tireurs adroits et maladroits. Nous ne parlerons que pour mémoire de la collection des
tourniquets, jeux de boules et d'arbalète, etc.,
qui occupent le reste du terrain. On comprend
par suite la quantité de promeneurs que cette
variété de divertissements attire chaque soir sur
la place de la Liberté.
A ce propos, je signalerai à l'attention de la
municipalité une coutume irrégulière qu'il se-
rait urgent et convenable de faire disparaître.
Les deux portes de la ville en haut de la rue
de Siam et de la Grand-Rue, vu ces fêtes foraines, servent chaque soir de passage à une
foule énorme. Mais elles ne devraient servir
que de passage. Malheureusement des hommes
sans gêne s'y arrêtent. Et par les temps de plus
grande sécheresse, il règne toujours en ces
lieu une humidité malpropre, contre laquelle
protestent les robes des dames et l'odorat des
passants. En attendant les colonnes humanitaires, dont nos édiles vont faire à la ville de Brest
le don de première utilité, il serait bon, croyons-nous, qu'un agent de ville fut chargé de veiller
tout spécialement à la salubrité de ce point si
fréquenté et si étroit.
Le Finistère 20 juin 1874 - non signé.
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