Article de première page de la Dépêche de Brest du 18 novembre 1943.
C'est — très exactement, les carnets de notes de mon père
m'ont conservé la date précise — le 20 juillet 1891, qu'accompagné de
sa femme et de son ami l'auteur dramatique Georges Ancey
de Curmeu, amenant avec lui Mme Ancey et ses deux enfants, Jean et Jacqueline,
qu'André
Antoine est arrivé pour la première fois et s'est logé, pittoresquement,
dans le château
Vauban, sur le sillon de notre port. Installation sommaire d'ailleurs
et dont Antoine devait se contenter deux ou trois étés de suite, la vieille
construction de Vauban se prêtant assez mal, d'ailleurs, à un aménagement
de logis moderne.
Antoine venait nous rejoindre, séduit, attiré par la lecture de « Péri
en mer ! », ce roman que mon père avait consacré à exalter le dévouement
des sauveteurs de Camaret, livre que l'Académie française avait récemment
couronné et dont Edmond de Goncourt, juge difficile venait d'écrire :
« Vos romans, mon cher Toudouze, qui sentent bon le sel et le goémon...
» Familier et fidèle du « Théâtre Libre », mon père avait, naturellement,
donné son roman à l'ami pour qui il professait autant d'admiration que
d'affection ; et Antoine, à la recherche d'un séjour répondant à ses goûts,
s'était empressé de venir auprès de nous, à 1' « Hôtel de la Marine »,
où, depuis tant d'années déjà, Mme Dorso, notre chère tante Rosalie, la
respectée doyenne de Camaret était notre hôtesse à nous trois, mon père,
ma mère et moi. et à un quatrième pensionnaire, notre charmant et excellent
peintre Richon Brunet, le premier « portraitiste » du port et des pêcheurs
de Camaret, à qui, depuis peu, s'étaient joints deux autres peintres,
Charles Cottet et Marcel
Sauvaige. Il s'y trouva si bien, parmi nous, notre ami Antoine, que
depuis cet été 1891, il n'est plus jamais allé autre part : du château
Vauban, il est passé a la maison isolée dans la lande ; le « Groenock
» ; puis, enfin, sur le sommet de la falaise, au delà des alignements
de Lagat-Jar, il a construit son « Ar-Mor-Braz » cette maison massive
et solide qui se dresse auprès de la mienne, de mon « Dirag-ar-Mor »,
ce qui, depuis vingt-cinq ans, nous a fait voisins mitoyens, complétant
une amitié dont la mort seule, hier, vient de rompre la trame.
Et c'est le deuil dans le cœur que j'écris ces lignes, en mémoire de l'homme
— du grand homme de théâtre, du rénovateur, du « chef », du combattant
glorieux des grandes luttes intellectuelles — à côté de qui et dans l'intimité
de qui j'ai vécu soixante ans, à Paris et à Camaret.
Plus d'un demi-siècle de passé nous liait l'un à l'autre. Nous avions
tant de souvenirs communs : familles, amis, travaux. Voici pas bien longtemps,
à propos d'un deuil, Antoine m'écrivait cette phrase mélancolique : «
Pour nous deux, mon cher ami, Camaret peu à peu se peuple d'ombres… »
Et, aujourd'hui, qu'à son tour, lui aussi — comme mon père, comme Cottet,
Sauvaige, Saint-Pol-Roux,
Ancey, Becque, Jusseaume, comme Mme Antoine et ma mère, tous les fidèles
de Camaret — il vient d'entrer dans l'éternel repos, je retrouve ces mot
attristés et je les applique au grand Français, au merveilleux lutteur
qui s'endort au soir d'une longue vie de labeur magnifique.
L'avenir seul pourra dire avec justice
le rôle immense et décisif qu'André
Antoine a joué dans l'évolution du
théâtre en France depuis soixante-dix
ans : Théâtre-Libre, Théâtre-Antoine,
Odéon, puis ensuite la critique. Auteurs et acteurs, c'est par centaines
qu'il a révélé, guidé, conseillé, conduit
les uns et les autres. Il a été plus
qu'un homme de théâtre : il a été,
en fait, l'incarnation ardente du
théâtre... Mais ce n'est pas cela que
je veux dire ici aujourd'hui : je veux
parler seulement de sa vie à Camaret.
Il aimait Camaret, et profondément.
Au point que, dans le petit cimetière
à flanc de coteau où un jour de 1913,
il a conduit Mme Antoine, décédée
prématurément, il avait, auprès de sa
compagne, par avance, marqué sa
propre place : certainement, il y sera
conduit lorsque les circonstances autoriseront ce suprême voyage. Il aimait
Camaret, comme nous l'avons tous
aimé depuis plus d'un demi-siècle,
nous qui en avons été, qui en restons
les fidèles.
Chasseur ardent, nageur de la plus rare audace, pêcheur intrépide, Antoine
dans les rochers à pic, sur les grèves, à bord des sardiniers, oubliait
un moment les écrasants soucis, les déboires, les méchancetés, les rudesses
d'une vie qui fut un long, un magnifique combat. Et puis il travaillait.
— car, à Camaret, nous avons tous, toujours, beaucoup travaillé, chacun
de notre métier : écrivains et peintres. Et je revois encore un été au
cours duquel, préparant la mise en scène du « Jules César », de Shakespeare
— mise en scène qui fut un de ses chefs-d'œuvre — il me prit avec lui
: durant des semaines, je lui établis une reconstitution complète du Forum
de Rome ; et, pendant des journées entières, dans le sable de la grève
de Pen-Hat, à nous trois, lui Antoine, le décorateur Jusseaume et moi,
nous avons construit, reconstruit, arrangé les maquettes du décor qui
quelques mois plus tard, fit courir tout Paris à l'Odéon. Et je revois
aussi ces jours où, dans l'enthousiasme, il découvrit les manuscrits d'un
inconnu qui, par lui, allait connaître la gloire et conquérir l'Académie
française : François de Curel...
Tant et tant de souvenirs... Et puis, les tout derniers : ceux de ces
années-ci, lorsque, tous deux, nous évoquions ensemble — en face des couchers
de soleil sur l'Iroise — toute cette longue histoire à laquelle lui, André
Antoine, avait été mêlé si profondément, tous ces hommes qu'il avait servis,
défendus, grandis par son génie de metteur en scène, et dans l'intimité
desquels, comme lui et avec lui, depuis mon enfance, j'ai vécus : Victor
Hugo, Maupassant, Edmond de Goncourt, Alphonse Daudet, Porto-Riche, Emile
Zola, Henri Becque, Huysmans, Alexandre Dumas, Rodin, Carrière, et tant
d'autres encore. Sa prodigieuse mémoire, jusqu'à sa dernière minute, n'a
jamais rien oublié : ni un nom, ni une date, ni un fait, ni une caractéristique.
Je n'ai jamais entendu pareil évocateur de tout un passé d'art et de littérature,
avec toute la verve mordante et la clarté de jugement qu'il avait gardées
intactes jusqu'à ces derniers Jours, alors qu'il disparait à près de 87
ans.
Et, parmi les ombres qui peuplent
Camaret, pour reprendre sa phrase,
c'est la sienne qui, maintenant,
prend place auprès de celles de mon
père et de Mme Dorso, comme je les
revois tous trois conversant ensemble
sur ce quai qu'ombrageaient les voiles
de nos sardiniers aux temps heureux
d'il y a cinquante ans où René Morvan et Pierre Douguet apprenaient, en
aînés affectueux au gamin que j'étais,
l'art délicat de la godille et de l'écoute,
à bord du gros canot de tonton Corentin et sous l'œil indulgent de Parker, maître de port...
La venue de Gabrielle Colonna-Romano à Camaret-sur-Mer se fait par le biais d'André Antoine...
°°°
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