Prise du théâtre de Brest par les baïonnettes de l'armée

B R E S T . — Ces jours derniers est décédé il l'âge de 87 ans, M. Thomas-Laurent Loyer, ancien négociant, qui fut longtemps un des chefs du parti libéral auquel il se faisait gloire d'appartenir même au temps de la réaction la plus farouche.

Sous la Restauration, il fut un de ceux qui luttèrent avec le plus d'ardeur contre l'esprit rétrograde qui cherchait à tout envahir. En 1826, lors des troubles de Brest, à l'occasion de la mission dirigée par le père Guyon, il fut impliqué dans l'affaire du théâtre avec quinze autres des plus honorables citoyens de la ville dont il ne survit que trois : MM. Hurol, Delobeau et Deschez, et il subit avec eux quatre mois de prison préventive, au bout desquels il passa en jugement et fut acquitté.

Le Finistère du 5 mai 1875

• Des missions se répètent à partir de 1820. L'Eglise veut reprendre le pouvoir spirituel sur la ville de Brest jugée déviante par les mœurs et les habitudes qui s'y produisent. Prostitution, alcoolisme, athéisme républicain. En s'appuyant sur ce qui reste de la supposée morale des noblesses passées, l'abbé Guyon pour la énième fois revient à la charge en compagnie de huit missionnaires le 26 août 1826. Les messes s'enchainent à l'église St Louis et à celle de Recouvrance. Les thématiques des sermons sont jugées expéditives, avec une intentionnalité hautement conservatrice d'une religion intégriste et exclusive. La population est secouée par tant de déchaînement, les militants républicains ne le sont pas moins, les désordres sont visibles dans les rues, au théâtre, sous le regard de la police. La ville est une poudrière. Lettre d'un commissaire de police, extrait :
« M. le missionnaire Rupy a monté en chaire hier à 6 h. 1/2 ; il a fait un monologue familier sur les saints mystères, et a terminé par désigner aux femmes les différents costumes obligés et indispensables qu'elles devront avoir le soir pour la procession de la Vierge qui aura lieu à six heures, en observant que celles qui s'y conformeront auront les places marquantes.»

La vindict religieuse atteint les hommes mais en définitive, les femmes sont les plus accablées du fait des désirs qu'elles suscitent, il leur est prié de vivre une vie domestique et de prières.

Un autre missionnaire avait déclaré précédemment :
« Le temps n'est pas éloigné où l’Église recouvrera tous ses droits, que les fêtes [saintes NDLR] seront rétablies et que les choses auront lieu au moins comme dans l'ancien régime ».

La Révolution française de 1789 avait pourchassé les prêtres et remplacé le culte de Dieu par le culte de l'être suprême. La Restauration, le retour d'un roi aux affaires, laisse à penser au représentant de la foi catholique qu'un retour à la "normale" est possible.

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La Dépêche de Brest du 11 avril 1895 réécrit à la façon républicaine les évènements de 1826 :

En 1819, lors des trois jours de mission, dont le récit valut à Corbière une comparution en cour d'assises suivie d'un acquittement, le sentiment public à l'égard des missionnaires dans lesquels, à tort ou à raison on reconnaissait des Pères de la Foi, c'est-à-dire des Jésuites, ne s'était pas traduit seulement par des charivaris et une formelle protestation ; on avait demandé que Tartuffe fût représenté au théâtre, et, fort passablement jouée, dit Corbière, l'œuvre de Molière avait eu un grand succès. Il n'y eut pas de charivaris en 1826, pas d'attroupements, et l'on jugea inutile sans doute d'aller prier la municipalité d'exiger une nouvelle fois l'éloignement des missionnaires ; mais, comme en 1819, on demanda Tartuffe seulement, les temps n'étaient plus les mêmes. À Louis XVIII, relativement libéral, avait succédé Charles X, le roi de la Congrégation ; et jouer Tartuffe, quand l'abbé Guyon et ses édifiants acolytes étaient là, y pensait-on ?

Si l'autorité supérieure s'en souciait fort peu, le public, par contre, y pensait fort et se montra tenace dans sa requête. C'était la coutume alors, quand un groupe de spectateurs désiraient tout particulièrement une pièce, de formuler la demande sur de petits morceaux de papier qui, recueillis sur la scène, étaient portés ensuite à la municipalité, laquelle décidait. Dès les premiers sermons. Tartuffe était ainsi demandé, et il semble bien que le maire, M. Barjou, avait promis que la représentation aurait lieu. Mais les jours passaient et Tartuffe n'était pas annoncé. Les réclamations se renouvelèrent à chaque soirée, de plus en plus pressantes. On a conservé le texte de quelques-uns des billets qui devaient instruire le maire des sentiments des habitués du théâtre : — « Nous persistons à demander le Tartuffe, en dépit de la congrégation et des Jésuites », lit-on sur l'un d'eux. Un autre est ainsi conçu : — « Nous espérons que la France entière ne pourra pas dire que nos autorités municipales se sont liguées avec les Jésuites pour nous priver, non seulement de la tranquillité dans l'intérieur de nos maisons, mais encore des plaisirs que nous allons chercher hors de chez nous. — Le public du spectacle n'empêche pas le public de la mission de mourir de béatitude ; le public de la mission ne doit pas nous empêcher de rire. »

Un troisième avait l'ironie plus forte encore : — « Des Tartuffes sont sans doute en cette ville. Ils auront instamment prié M. le maire d'empêcher qu'on les joue. Cela est fort simple, etc. »

Pendant que le maire recevait de ses administrés ces billets doux, le préfet et le sous-préfet s'efforçaient de lui démontrer que la promesse qu'il avait faite d'autoriser Tartuffe ne saurait être pour lui un engagement. « Quant au Tartuffe, mon Cher Barjou, lui écrit le sous-préfet le 11 octobre, je vous dirai franchement que je suis étonné qu’une bonne tête comme la vôtre croie avoir pris des engagements avec les jeunes gens de Brest. » Le préfet, venant à la rescousse, disait de son côté : « Vous jugez mal votre position lorsque vous croyez que votre considération personnelle aurait à souffrir du refus que je ferais d'autoriser la représentation de Tartuffe. »

Le maire traînait donc les choses en longueur, très en peine sans doute de prendre un parti, entre ses concitoyens qui, avec une volonté chaque jour plus persistante, réclamaient Tartuffe et le sous-préfet et le préfet qui n'en voulaient pas. On en était là quand le 12 au soir un incident d'une exceptionnelle gravité se produisit.

Le théâtre n'était pas alors disposé comme aujourd'hui. L'espace occupé actuellement, derrière l'orchestre, par les fauteuils d'orchestre et le parquet formait le parterre ; des bancs en bois mobiles, placés de chaque côté d'un passage central et qui allait de la porte de face à la barrière de l'orchestre, le garnissaient.

La représentation avait commencé de bonne heure ; dès 6 h. 3/4, le maire, rejoint peu après par le sous-préfet, était venu dans la loge municipale. Comme à toutes les soirées précédentes, le public réclama Tartuffe ; des billets furent jetés sur la scène ; quelques spectateurs même avaient réclamé à haute voix, quand la réponse, impertinente peut-être, maladroite à coup sûr, du commissaire de police de service Parison déchaîna une tempête. De toutes parts, on proteste contre ses paroles, on siffle. Le maire veut parler ; impossible de se faire entendre. Le sous-préfet est moins heureux encore. Tout le parterre réclame Tartuffe ou pas de représentation. Alors, sans que le rideau ait même été baissé, et les acteurs étant toujours en scène, des gendarmes maritimes apparaissent aux deux portes latérales. L'exaspération des spectateurs s'accroît, au lieu de se calmer. Les gendarmes pénètrent dans la salle ; mais leur consigne manquait-elle de précision ou répugnait il à ces braves gens d'empoigner brutalement leurs concitoyens pour l'expression un peu vive de sentiments que peut-être ils partageaient ? Le maire trouve leur attitude molle, et appel est fait à une autre troupe, moins suspecte de faiblesse envers la population et qui saurait, elle, assurer le respect des missionnaires et de l'autorité. La garnison de Brest comprenait alors un régiment étranger, le régiment de Hohenlohe [prédécesseur de la légion étrangère, soldats étrangers au service du roi NDLR] , ramassis d'Allemands, d'Italiens, de Portugais, etc., dont beaucoup ne savaient pas un mot de français. Par les trois portes du parterre, les Hohenlohe s'avancent, sous la conduite du commissaire Parison. Des soldats étrangers contre des Français ! Ce n'est, dans toute la salle, qu'un cri de colère et d'indignation. On prend les bancs, on les entasse, on s'en fait un rempart ; puis, les Hohenlohe frappant à coups de crosse de fusil, on riposte avec les bancs, avec des tabourets que les spectateurs des loges, des galeries supérieures font pleuvoir sur les envahisseurs. C'est une vraie bataille, au cours de laquelle plusieurs citoyens sont blessés. Elle ne cesse que par l'intervention d'officiers du régiment qui arrêtèrent l'ardeur de leurs hommes. Interpellé par quelques spectateurs, le maire donne sa parole que tous peuvent sortir sans crainte d'être arrêtés, et la sortie s'effectue avec calme.

Au dehors, trois mille personnes étaient assemblées sur le Champ-de-Bataille, anxieuses, se demandant comment la bataille allait finir et non moins indignées de ce recours aux étrangers. Quand le maire, quittant le théâtre, parut sur la place, il y fut accueilli par des clameurs, les cris de : À bas le maire ! et d'Assassin ! Assassin des Brestois !

Aucune arrestation n'avait pu être opérée le soir ; il eût fallu arrêter la salle entière. Dès le lendemain, la police se préoccupait de trouver des coupables ; dans le nombre, le maire eût désiré comprendre un officier de l'administration de la marine ; il dut y renoncer. Le 15, quatre-vingt-six citoyens signaient une adresse au comte de Castellane, préfet du département, dans laquelle ils rappelaient brièvement les faits. « Jamais, disaient-ils à la fin de cette adresse, on n'a exigé la représentation immédiate de la pièce ; le maire a toujours été prié de fixer un jour. — Jetons sur tout le reste un voile de douleur. Jamais le théâtre brestois n'avait été envahi par les baïonnettes ; jamais nos fils n'avaient payé de leur sang le crime d'avoir demandé une pièce française. »Le lendemain, les arrestations commençaient…

D.

La Dépêche du 19 avril 1895.

Le 12 octobre 1826, la représentation de théâtre Tartuffe est suspendue. Le théâtre fait l'objet d'un tumulte durant lequel des gardes suisses interviennent. Le maire ferme le théâtre. La justice poursuit les principaux agitateurs. La Dépêche de Brest du 19 avril 1895 écrit :

"C'est le 12 octobre au soir que les scènes brutales que nous avons racontées dans un précédent numéro se passaient au théâtre. Le lendemain, par arrêté du maire, le théâtre était fermé. Les considérants de l'arrêté sont curieux à relater :

« Considérant que les scènes tumultueuses et scandaleuses qui ont eu lieu au théâtre les 8, 9 et 10 du présent mois et particulièrement hier 12, où la voix des magistrats et leurs remontrances n’ont point été écoutées, ont nécessité l'introduction de la force armée ; que l'exigence des perturbateurs pour obtenir immédiatement une pièce qui, dans le principe, n'était point au répertoire semainier et mensuel, mais qui a été introduite et a été livrée à l'étude pour être donnée incessamment et aussitôt que sue, a porté le désordre à son Comble ; — Arrête : Le théâtre de Brest est fermé jusqu'à nouvel ordre. »

Une pièce qui n'était point au répertoire semainier, mais qui a été mise à l'étude pour être jouée aussitôt qu'elle serait sue : on se demande auquel il faut croire, du maire qui s'exprime ainsi le 13, ou du même maire qui, le 12, déclarait, après l'avoir déjà fait le 10, que la représentation n'aurait pas lieu. Si réellement Tartuffe avait été mis à l'étude, pourquoi le maire ne le disait-il pas ? C'était tout ce qu'on lui demandait, et s'il l'eut dit, rien de ce qui a suivi ses paroles à la soirée du 10, puis à celle du 12, ne serait arrivé. Il n'y eut eu ni désordres ni procès ; mais peut-être certaines gens tenaient-ils à ce qu'il y eût procès. Nous allons voir qu'on le fit en conscience.

Il existe au dossier de l'affaire, tel qu'il est conservé dans un recueil de pièces imprimées à la bibliothèque de la ville, un procès-verbal des faits de la soirée signé des deux commissaires de police présents au théâtre et daté du soir même, à onze heures. Cependant, le lendemain 13 et encore le 14, comme une certaine inquiétude régnait en ville sur les suites que pourrait avoir l'affaire, un des commissaires affirmait qu'aucun procès-verbal n'avait été dressé. Quoi qu'il en soit, rédigé après coup et antidaté ou écrit le soir même, le procès-verbal se terminait par une liste de coupables distribués en deux classes : La première, « contenant les noms des individus en état de rébellion ouverte », comprenait sept personnes, parmi lesquelles M. Albert-Jean-René Chevillotte, âgé de 28 ans ; onze noms étaient inscrits à la 2e classe, pour délit d'injure et d'outrage envers l'autorité. Rébellion ouverte, encore quelques jours et il s'agirait d'un complot.

Le 16, les arrestations commencent.

Six Jeunes gens, MM. Gustave Lavallée, Spréafico, Galmiche, Breton, Chevillotte et Barager, dont le plus jeune a 19 ans 1/2 et le plus âgé 30 ans, sont arrêtés en vertu de mandats de dépôt ; six autres ont le même sort le 25, MM. Loyer, Hurel, Simon, Mazurié, Deschez et Pierre-Marie Lavallée ; le 26, c'est le tour d'un treizième, M. Mongin ; un quatorzième est arrêté le 3 novembre, M. Robin. Deux autres devaient venir, peu de jours après, les rejoindre, M. Conrier et M. Delobeau, père du sénateur actuel. Sept autres furent laissés en liberté. Total, vingt-trois accusés. Le procès allait faire événement dans l'histoire de Brest et de la région.

On les enferma tous au Château, qui servait de prison à la fois civile et militaire, et pendant quelques jours — presque tous étaient dans le commerce, quelques-uns étaient chefs de maison, — ils purent, pendant une partie de la journée, sous la surveillance d'un agent et à leurs frais, se rendre en ville, vaquer à leurs affaires. Mais le 30 octobre, sur un ordre arrivé de Paris, cette demi-liberté leur fut supprimée. Une demande de mise en liberté sous caution qu'ils adressèrent le 31 au tribunal, une seconde et une troisième formulées le 14 et le 24 novembre, furent successivement rejetées. Quant à l'instruction, elle fut singulière. Dans leur requête du 31 octobre, les inculpés avaient donné une liste de treize témoins dont ils demandaient que le juge d'instruction reçût les dépositions ; le 3 novembre, ils en soumettaient une autre de sept noms au tribunal ; ils renouvelaient leur demande, par « sommation respectueuse » au juge d'instruction, le 28 novembre : Le 29, le tribunal décidait, en chambre du conseil, qu'il n'y avait pas lieu d'entendre ces témoins, « par ce motif, dit l'ordonnance, qu'on doit éviter des longueurs et des frais inutiles et que rien ne serait plus facile aux inculpés que de glisser parmi ces témoins des auteurs même et des complices de la rébellion ». La communication des procès-verbaux des commissaires de police sur la soirée du 12 leur est de même refusée. Une plainte collective ayant été formée par les inculpés contre le maire de Brest et le commissaire de police Parison, le tribunal déclare le 31 octobre que c'est au ministère public de l'apprécier, puis, le 29 novembre, qu'il n'y a pas lieu d'informer sur cette plainte, « M. le procureur du roi à qui elle a été renvoyée n'ayant pas requis qu'on y donnât suite ». C'était l'instruction secrète dans toute sa rigueur, et quelle instruction ! Pour principaux témoins, les soldats de Hohenlohe, qui comprennent mal le français ou ne le comprennent pas du tout ; un jour, un caporal avec qui on confronte les prévenus est ivre ; le juge, sur l'observation de l'un d'eux, est obligé d'en convenir, mais du procès-verbal de cette confrontation singulière, ils ne connaissent pas un mot ; un soldat prend un des avocats pour un des prévenus et déclare le reconnaître pour un des prétendus assaillants de la soirée du 12 ; il faut que l'avocat en appelle à un officier du même régiment présent au théâtre pour se disculper. La fausseté du témoignage est démontrée ; mais c'est en vain que les prévenus demandent qu'on instruise sur ce faux témoignage et sur les suggestions auxquelles auraient pu obéir les soldats de Hohenlohe en faisant leurs dépositions ; en vain aussi qu'une offre de cautionnement pour leur mise en liberté a été souscrite, dès le 14 novembre, par près de trois cents citoyens de Brest ; ils sont maintenus en prison et l'instruction se poursuit dans les mêmes conditions jusqu'à leur comparution devant le tribunal.

Les débats en audience publique furent longs et mouvementés. Commencés le 15 décembre, ils ne se terminèrent que le 12 janvier, et avant la sentence finale, le tribunal ne rendit pas moins de vingt-trois jugements. Les prévenus demandent que M. Barchou et le commissaire Parison, contre qui ils ont déposé une plainte, soient récusés comme témoins : Repoussé ; mais, sur la requête du procureur du roi, le tribunal décide que deux témoins à décharge, MM. Galmiche et Télémaque Guilhem, l'un père et l'autre frère de deux des prévenus, ne seront pas entendus ; un des avocats demandant que le sous-préfet soit tenu de produire l'ordre du préfet interdisant la représentation de Tartuffe, le tribunal s'y refuse ; même refus de poser au témoin Parison certaines questions indiquées par la défense sur l'emploi de son temps après la rentrée du maire à l'hôtel de ville dans la soirée du 12 ; mais la défense s'opposant à ce qu'un témoin soit autorisé à se retirer, le tribunal s'empresse d'accorder cette autorisation. Puis, le sous-préfet apportant l'ordre préfectoral demandé, la défense, décidément indiscrète, demande la lettre par laquelle le maire aurait sollicité du préfet l'autorisation de laisser jouer Tartuffe, et de nouveau le tribunal répond par un refus. Ce n'est pas seulement la curiosité des prévenus et de leurs défenseurs que le tribunal veut proscrire, injonction est faite aux avocats de surveiller étroitement leur langage. L'un d'eux, Me Brunel, ayant, dans sa plaidoirie, qualifié de « peuple généreux et débonnaire auquel on devait rendre grâce de s'être borné à des injures » la foule qui avait suivi le maire dans la soirée du 12, et s'étant cru permis de railler le sous-préfet, « qui cherchait constamment à empiéter sur les attributions des autres autorités et avait la manie des petites allocutions », le tribunal lui fait « injonction de ne plus s'écarter de la décence qui convient à un avocat ». Pour avoir dit que « les processions militaires et monacales qui ont eu lieu à Brest pendant la mission étaient une insulte à la religion », Me Lebay-Taillis, le même avocat qui avait eu à se défendre contre la sûreté de mémoire et de vue d'un soldat de Hohenlohe, est suspendu pendant un mois. Le bâtonnier des avocats de Brest lui-même, Me Duval, qui fut plus tard président du tribunal, reçoit un avertissement pour avoir discuté de trop près la valeur morale de la déposition d'un soldat de Hohenlohe, qui aurait commis un vol. On conçoit que, dans une pareille cause, après une telle instruction, les défenseurs des prévenus aient eu parfois la parole vive, le mot mordant ; mais ne semble-t-il pas que le tribunal apportait dans la cause, lui aussi, de la passion ?

Enfin, le 12 janvier, après ces longs débats suivis par une foule qui s'écrasait aux audiences, le tribunal rendit son jugement. Il reconnaissait les délits d'excitation au mépris et à la haine des citoyens contre une classe de personnes, d'injures et d'outrages envers le maire dans l'exercice de ses fonctions, enfin de violences envers des agents de la force publique, et il condamnait Lavallée jeune et Spréafico à neuf mois de prison et 600 francs d'amende : Lavallée aîné, Conrier, Barazer, Breton, Simon, Deschez et Galmiche à six mois de prison et 400 francs d'amende ; Mazurié, Delobeau, Loyer jeune, Hurel et Mongin à quatre mois de prison et 200 francs d'amende. Les autres prévenus, Boidron, Cha-bance, Guilhem, Chevillotte, Le Querré, Robin, Loyer aîné et Marfille étaient acquittés.

Le tribunal avait frappé dur. Les condamnés appelèrent du jugement au tribunal de Quimper, et pour commencer ils obtinrent satisfaction. Le tribunal d'appel, avant de juger le fond, leur accorda ce qu'avait refusé le tribunal de Brest, leur mise en liberté provisoire. Le 19 mars 1827, après de nouveaux débats qui n'avaient pas été suivis avec moins d'intérêt que ceux de Brest, les nouveaux juges rendirent un jugement par lequel, réformant le jugement de Brest, ils déchargeaient de toute condamnation dix des prévenus, Mazurié, Delobeau, Loyer jeune, Hurel, Mongin, Lavallée aîné, Conrier, Breton, Simon et Deschez ; la prévention n'était retenue qu'à l'égard de Spréafico, Lavallée jeune, Barazer et Galmiche, les quatre premiers pour outrages publics au maire dans l'exercice de ses fonctions, le dernier pour même délit envers le commissaire Parison ; encore les condamnations prononcées contre eux étaient-elles réduites à un mois de prison ; Galmiche avait, en plus, cent francs d'amende.

Brest, en apprenant le prononcé du premier jugement, avait pris un air de deuil : Étalages couverts, magasins fermés, la tristesse sur tous les visages ; ce fut une fête à Quimper, quand on connut le jugement d'appel. On illumina en l'honneur des Brestois ; un certain nombre de libéraux quimpérois voulurent leur faire escorte pour le retour. À Landerneau , les musiciens de l'orchestre du théâtre de Brest, amenés à leur rencontre, leur donnèrent un concert. Le lendemain, leur entrée à Brest, en des voitures de gala, les chevaux enrubannés, aux acclamations de toute une population, fut un triomphe.

Pendant les débats à Quimper, Me Grivart, du barreau de Rennes, au cours d'une plaidoirie virulente, s'écriait, avec cette éloquence un peu trop apprêtée et déclamatoire à laquelle les avocats de son temps n'avaient pas encore renoncé : « Jésuites, vous régnez en Italie ; votre chef y a son trône au fond d'un cloître, et c'est là qu'il tient dans sa main tous les fils qui vous font mouvoir d'un bout de l'Europe à l'autre. Quelles doctrines y prêchez-vous aux peuples ? Sont-ce celles d'une noble et sage liberté ? Parlez. De l'Italie, je vous suis en Espagne. Quel affligeant tableau ! On serait tenté de croire que, dans ce déplorable pays, il n'y a ni peuple ni roi. Jésuites, à qui la faute ? Si je fais un pas plus avant, si je franchis avec vous la frontière, le Portugal s'offre à mes yeux. Quelles sont ces bandes armées que la nation ne reconnaît pas ? Pourquoi ces couleurs et ces drapeaux qui ne sont pas ceux de la légitimité ? J'entends des cris, prêtons l'oreille : Meure la constitution, vive le roi absolu ! Jésuites, je vous vois dans leurs rangs ; ils n'avaient pas d'or, vous leur avez ouvert les trésors de vos couvents ; ils étaient désarmés, vous leur avez mis le glaive et le mousquet en mains ; c'est vous qui les précipitez sur leurs frères ; c'est vous qui leur demandez du sang, et pourquoi ? Est-ce pour arroser les racines de ce jeune arbre transplanté d'un autre hémisphère ? Non, non ; quelque part que l'on vous suive, de quelque côté que l'on tourne les yeux, on vous voit toujours en lutte, on vous voit toujours aux prises avec la liberté... »

Pour la liberté qu'ils ont passionnément aimée, contre le cléricalisme qu'ils abhorraient, les anciens du parti libéral brestois ont livré maints combats. Que les fils, plus fortunés sous la République, se souviennent et s'inspirent de l'exemple légué par leurs pères !

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