B R E S T. — On voit s'étaler aux regards, depuis quelques
jours, sur les murs de cette ville, une ignoble affiche réclame, annonçant
la publication d'un nouvel ouvrage ayant pour titre : « L'histoire de
la prostitution et de la débauche. »
Nous savons bien que le vice croit pouvoir aujourd'hui marcher tête levée,
et que la liberté s'est changée en licence ; mais cependant un peu de
pudeur, ne serait-ce que pour l'enfant qui passe ! La tolérance est ici
trop voisine de la complicité ! — Que l'autorité fasse respecter les règlements
et que ces hideuses affiches disparaissent ! (Publié dans l'Océan. Presse
conservatrice NDLR)
L'Union Monarchique du Finistère du 9 octobre 1886
°°°
L'usage de l'image de l'enfant blême à la découverte d'une affiche apparemment
publicitaire au bénéfice d'une publication relatant la prostitution à
Brest est un procédé aussi mièvre qu'hypocrite au regard de la situation
de Brest qui, depuis qu'elle est une ville fortifié de garnison, est une
cité bourgeoise, ouvrière, militaire. Les conditions sociales se côtoient
mais ne se mélangent pas, cependant elles se retrouvent dans les quartiers
des maisons closes, sur les trottoirs ou les arrières cours discrètes.
Un Brestois n'est pas ignorant des mœurs locales. D'ailleurs au 19ème
siècle, période faste, la prostitution se diffuse dans chaque commune
limitrophes. Les ports de commerce et militaires sont en constantes évolutions
et les chantiers attirent des ouvriers célibataires venus du département
et d'ailleurs. L'accumulation des régiments de marine ou de ligne grossit
la troupe. Selon les siècles et les contextes géopolitiques les militaires,
majoritairement marins, sont de 25000 à 85000... Loin de chez eux, ivres
d'alcool et d'ennui, solitaires affectivement, les filles de joie sont
l'unique distraction coûteuse d'une errance sans fin.
Même Colbert s'en émeut !
La prostitution à grande échelle apparaît immédiatement après la décision
de Colbert, au 17ème siècle, de faire de Brest une place forte organisée
et stratégique (1655). L'attrait de l'emploi et l'accumulation de militaires
désœuvrés génère un accroissement du nombre de filles de joie qui tentent
la survie au travers de la prostitution. Le travail en manufacture ou
en domesticité est rémunéré 7 à 10 fois moins quant aux conditions de
travail, où que la femme soit, la maltraitance est de circonstance. Le
ministre de la marine ordonne à l'intendant de Brest de sévir à l'égard
de la perversion des femmes en inventant un Refuge royal, lieu d'internement
des prostituées afin qu'elles soient corrigées. A ce stade de la prise
en compte de la prostitution, l'homme est victime de tentatrices plus
ou moins ensorcelées par le démon selon que le dénonciateur est proche
des idées religieuses en cours. Les juges royaux en service à Brest portent
plainte au Parlement en dénonçant : "un nombre considérable de femmes
impudiques causent beaucoup de désordre parmi les matelots et soldats
de ce port par leurs maladies et leur débauche." Les juges omettent de
préciser que les marins embarqués naviguent de ports en ports à travers
le monde et côtoient les lieux de plaisirs locaux avant de revenir à leur
port d'attache en ramenant des souvenirs exotiques et des maladies vénériennes.
Le Refuge royal (1670) est un bâti de Pontaniou, rue St Malo, un asile
nommé aussi la Madeleine (nom du terrain) où des religieuses accueillent
des femmes isolées dites sans homme (« y trouvent un préservatif assuré
contre l'abus qu'elles seraient tentées de faire de leur liberté »), malades,
âgées, mais surtout des prostituées, des condamnées... fouettées, sous
carcan... En 1681, le roi Louis XIV-14, impose une communauté de jésuites
à Brest pour mettre de la religiosité en ville. L'Eglise sous couvert
de sauver des brebis égarées va organiser une sollicitude contraignante
à l'encontre des femmes jusqu'aux sévices corporels. Aucun homme ne sera
autant accablé.
La communauté des sœurs de Saint-Thomas de Villeneuve sont sous contrat
avec la Marine depuis 1733 pour rééduquer les femmes de mauvaise vie soit
vers des ateliers de la Marine (tannage des voiles, lavages des linges
d'hôpitaux, pendant 12 heures chaque jour), soit en vue d'une réinsertion
civile, mais les "dépravées" se trouvent flétries de la fleur de lys sur
l'épaule par un marquage au fer rouge en place publique, puis promenées
sur un âne avec un écriteau humiliant autour du cou. Seul l'intendant
de la marine est en droit, deux fois par an, de libérer les pénitentes
quand elles ont admis leurs déviances en implorant Dieu. Les parents de
la prostituée rongés par la honte, deux hommes d'église, ou l'intendant
de la marine, peuvent demander une incarcération à vie.
Une vague majeure de prostitution s'est produite lors de l'accumulation
des troupes en 1776 à Brest avant leurs départs vers l'Amérique et la
guerre d'Indépendance. Des milliers de soldats trouvent distrations auprès
de centaines de péripatéticiennes fraichement accourues. La vie civile
se mélange à la vie militaire jusque dans les chambres, les dortoirs,
les alcôves, les caves.
Une prisonnière dénoncée par son beau-père, Vincent La Tulipe, tambour
major de la ville, pour mauvaises mœurs et condamnée au Refuge royal,
la surnommée Belle Tamisier hourdit une mutinerie le 10 février 1782,
jour des gras et des cendres qui met en cendres justement le centre de
rétention. 27 femmes et 4 religieuses périront dans l'incendie... Si ce
dernier est incontestable, quelques doutes subsistent quant au rôle de
la Belle Tamisier dont on ne sait rien. Quoiqu'il en soit, les pénitentes
survivantes sont enfermées aux cachots du château dont les conditions
de vie peuvent être améliorées contre soulagement des gardiens militaires...
Au 18ème siècle, le commandant de la Royale déclare "On a beau les chasser,
elles semblent revenir par-dessus les murs"... Il faut dire que le client
n'est pas rare dans la ville fortifiée...
La répression à l'encontre des "femmes légères" n'a eu de cesse. Une police
des mœurs est créée en 1827, en la même année un lieu refuge (quartier
des Sept-Saints - ex quartier religieux et aristocratique) pour celle
qui souhaitent s'en sortir, prend en charge 50 femmes qui acceptent des
emplois peu rémunérateurs mais loin de la perdition. Les femmes éduquées
deviennent infirmières. Les illettrées peuvent prétendre à la couture,
la blanchisserie ou retourner à la ferme si la famille l'accepte.
En 1862, plus de trois cent soldats du 19ème
régiment d'infanterie de ligne sont porteurs d'une maladie vénérienne.
Enième épisode sanitaire malgré les efforts constants des services hospitaliers.
En 1869, ce sont trois cent quarante prostituées enregistrées soumises,
c'est-à-dire connues des services de police, suivies médicalement qui
exercent en ville. Ces travailleuses du sexe sont employées par des proxénètes
qui ont pignon sur la rue haute des Sept-Saints (jusqu'à la destruction
de la rue en 1896) où une vingtaine de maisons closes tournent à plein,
mais aussi à Ker-Avel, à Recouvrance et au-delà en moindre densité, Saint-Pierre-Quilbignon,
Lambézellec, Saint-Marc...
Les insoumises sont plus du double en ville, leurs activités sont mal
connues ; les proxénètes sont parfois des julots casse-croûte.
La syphilis devient la hantise de la Marine surtout au niveau des officiers
qui en sont de plus en plus atteints. Si le marin se remplace aisément,
un officier ne se forme pas en un jour... La Marine en appel à la mairie,
à la police... D'un autre côté, pour les prostituées, un officier c'est
10 francs la nuit avec une petite chance de lier une idylle… Ouvrière
c'est 1fr50 pour 12 heures de travail sous les brimades d'un contremaître
palpeur.
Les conseils municipaux de Brest ont un volet prostitution car de manière
récurrente, des affaires sordides et autant d'impuissance à endiguer le
fléau, ressortent inlassablement. Même si des contrôles sanitaires s'intensifient,
les filles apparaissent, disparaissent, remplacées par des nouvelles qui
viennent des quartiers pauvres majoritaires mais aussi de tout le Finistère
Nord (dit le Léon), de la presqu'île
de Crozon… Des jeunes femmes pleines d'illusions, ou d'aveuglements,
des femmes abandonnées ou divorcées selon que la loi sur le divorce
soit en application en des temps politiques versatiles ; l'emploi de la
dernière chance draine des candidates au désespoir.
Débats, commissions, rapports administratifs, complaintes religieuses,
les écrits dénonciateurs abondent et entre dans les archives sans suite.
Quand une loi de 1880 ouvre les portes du commerce du vin, les débits
de boissons sont de nouveaux lieux de racolage avec la complicité des
tenanciers et tenancières qui ne sont pas les dernières à prêter une arrière
salle à débauche, un grenier, un appentis.
L'attente d'une pudeur publique de la part des journaux monarchistes à
propos d'un placard dont la destination reste inconnue est donc surjouée
du tout au tout. Pour comprendre la dilution de la prostitution dans la
société brestoise, il suffit de rappeler un fait marquant. Le maire Jean-Baptiste
Tourot, lors du conseil municipal du 7 février 1802, se voit contraint
de lire une plainte affirmant que les femmes de la bonne société ainsi
que les épouses d'officiers sont importunées lors de leurs visites à l'hospice
qui reçoit des prostituées mais aussi en ville proche du château où elles
sont constamment abordées en vue d'une passe sous porte cochère ou autre
recoin de la cité. Comment distinguer une demi mondaine, d'une femme de
capitaine ; comment différencier une demoiselle démunie, d'une catin en
exercice… L'image des femmes est si troublée que Brest n'est plus en mesure
de différencier le vice de la vertu sachant que parmi les autorités de
tous ordres et la bourgeoisie irréprochable aussi, il y a des consommateurs
assidus… Et bien au delà de Brest, on vient s'encanailler en haut-de-forme
ou en casquette. Des hommes de la presqu'île de Crozon ne sont pas en
reste munis de prétextes administratifs ou commerçants, ils font la traversée
maritime de la rade de Brest pour étancher des désirs insolvables en foyer...
Au 19ème siècle, il n'y a jamais eu autant d'enfants
abandonnés à Brest.
La diminution progressive des effectifs de l'arsenal, des militaires,
la multiplication des possibilités d'emploi pour les femmes va lentement
endiguer les flux de la prostitution. Il ne faut cependant pas oublier
qu'à partir de 1917, 800 000 soldats américains vont transiter à Brest
entre jazz, trafics et débauches ainsi que le dernier sursaut inévitable
lors de l'occupation allemande (1940-1944), avec ses soldats désireux
de vivre le plaisir avant le prochain bombardement. La dépendance militaire
de Brest a contribué à la dégradation de la condition
féminine.
affaires civiles
Prise du théâtre de Brest par les baïonnettes de l'armée • Procès outrage public à la pudeur • Manifestation au port • Pétition contre les jésuites • Laïcisation • Denier des écoles chrétiennes • Statue d'Urbain II • Nathalie Duval Le Mel • Colons libres • Légion d'honneur indue • Cimetière • Place de la Liberté • Accidents • Accidents mortels • Morts de rue • Portefaix • Boucherie chevaline • Cheval • Câble transatlantique • Transatlantique • Féminicide • Violences • Condition des femmes • Prostitution • Enfants abandonnés • Mendicité • Travail des enfants • Monarchiste • Personnalités débarquées • Personnalités reconnues • Leroy de Keraniou • Suicides
°°°
Pages récentes : Prostitution • Prise du théâtre de Brest par les baïonnettes de l'armée • Le malheur des douves • Enfants abandonnés • Statue du pape Urbain II • Boucherie chevaline • Versement des pensions de retraite • Le câble transatlantique • Le denier des écoles chrétiennes • La condition des filles au 19ème siècle • Délégations et personnalités japonaises • La fête du 14 juillet 1889 à Brest : le scandale politique • Escadre mobile en manœuvre • Accidents de la circulation • Les idées politiques monarchistes • Société de secours aux blessés militaires du Tonkin • Laïcisation des écoles primaires • L'extinction de la mendicité • 19è RI