La crise sardinière de Bretagne 1902 1903

La crise sardinière en Bretagne commence à la fin de l'été 1902 et s'achève à la fin de l'année 1907. Bien souvent la date de 1903 est retenue parce qu'elle correspond à la prise de conscience médiatique et politique de ce qui est présenté comme un cataclysme économique ayant débouché sur une famine des populations du littoral en Bretagne, tout particulièrement dans le Finistère Sud, le Morbihan moindrement, et la Vendée bien moins encore parce que les pêcheurs Vendéens pratiquent la pêche multiple.

Les évènements furent bien plus complexes que la simple prétendue disparition des sardines.

Ce poisson ne s'est pas approché des côtes en 1902 parce que la mer est mauvaise trop régulièrement, il est resté au large en dehors de la portée des barques sardinières des pêcheurs. Voici donc le premier facteur de la crise : le sous équipement des patrons pêcheurs qui n'ont pas les moyens, ou l'envie pour certains, de construire un bateau plus grand avec un pont pour pêcher plus au large. La tradition sardinière veut que l'on parte pour la journée non loin des côtes.

Deuxième facteur : la pêche à la sardine est simple et nécessite des moyens accessibles à de nouveaux venus. Plutôt que de trimer à la terre dans des familles d'agriculteur, certains jeunes hommes s'improvisent pêcheurs et deviennent soit patron pêcheur sans expérience ou simple marin payé à la part sur un sardinier. L'abondance de personnels fragiles économiquement et inexpérimentés pèse sur les rémunérations d'autant que les années qui précèdent 1902, des records de pêche sont annoncés et les prix sont extrêmement bas.

Les conserveurs, patrons des usines de transformation de la sardine à l'huile, ne voient pas d'un mauvais œil la crise sardinière, ils ont des stocks de boîtes à ne plus savoir qu'en faire. Une restriction sur le marché ne peut que faire grimper les prix de vente.

En comparant deux années aux résultats diamétralement opposés, la crise sardinière devient plus relative que ce qui a été scandé dans la presse de l'époque.
1898 - 50908 tonnes de sardines pêchées pour un revenu de 7,9 millions redistribués aux pêcheurs.
1902 - 8341 tonnes de sardines pêchées pour un revenu de 6,4 millions redistribués aux pêcheurs.
Les prix de la sardine ont environ doublé : 1898 0.28 Fr le kilo à 0.64 Fr le kilo en 1902, et 0.68 Fr le kilo en 1903.

Les pêcheurs confirmés auraient pu s'en sortir si la concurrence des agriculteurs pêcheurs n'avait pas affecté la redistribution des revenus : plus nombreux, les salaires étaient en baisse. Les agriculteurs pêcheurs sont les premiers à être sans ressource, sans pain, au chômage par milliers, certains mendient.

Facteur aggravant, le travail des femmes en conserverie est de plus en plus mal rémunéré. Chaque employée est payée au mille. Au mille de sardines préparées est alloué un barème salarial. Ces femmes de pêcheurs voient leurs revenus se réduire chaque mois davantage puisque les sardines manquent. Revenu global des femmes en 1898 - 9,1 millions de francs, revenu global des femmes en 1903 - 1,7 million. Le chômage des femmes s'accroît.

Parmi les conserveurs les faillites sont très peu nombreuses et ne concernent que des entrepreneurs souvent locaux, souvent commerçants et débitants de boisson qui ont cherché à se diversifier et profiter de l'élan sardinier. Sans une solide structure industrielle et de gros capitaux, l'entreprise est ruineuse. Il faut un réseau commercial solide pour expédier les boîtes de sardine. La population locale mange à longueur de journée des sardines fraîches bien moins chères. Les conserves sont un luxe.

Ultime facteur de crise : le mauvais temps de l'été 1902 a pour conséquence d'éloigner les touristes des hôtels ou des locations. Les petits à côtés que les presqu'îliens pouvaient glaner habituellement ne sont pas d'actualité.

En 1903, l'emballement médiatique s'empare de la misère qui s'installe. La famine dans certains ports de pêche dont ceux de Morgat et de Camaret-sur-Mer devient un enjeu politico-religieux.

Émile Combes, président du conseil, radical (gauche), en 1901 en tant que ministre des cultes, œuvre pour la séparation de l'Eglise et de l'Etat en interdisant l'enseignement catholique dans les écoles. Les conservateurs (droite) en ressentent une profonde colère. L'église est aux aguêts et tente d'endiguer cette vague anticléricale en s'appuyant sur les convictions religieuses de la population. "Malheureusement", les pêcheurs sont plutôt dans le camp des progressistes (gauche) jusqu'à ce que la crise sardinière ne viennent semer le trouble. L'évêque de Quimper, Monseigneur Dubillard, déclare qu'il faut voter pour les candidats politiques notoirement catholiques et pire encore, il faut voir dans la disparition des sardines la main de Dieu punissant les mécréants s'étant laissés convertir par les fariboles gauchisantes. Des familles pêcheurs sont prises par le doute, et si c'était vrai...

Les journaux, tous attachés à un parti politique, organisent des collectes de fonds et des distributions de nourritures, c'est à celui qui en promet le plus. L'état crée un comité de secours en janvier 1903. On vocifère à l'assemblée nationale. L'Eglise monte son propre organisme de soutien, pas question qu'un sou catholique ne fricote avec une piécette radicale. Les sommes d'argent sont importantes, des célébrités y contribuent. L’actrice Sarah Bernhardt reverse la recette de la première de sa pièce Werther. Les frères Rothschild y sont de 10 000 francs. Le tsar Nicolas II ajoute 25 000 francs. La reine Amélie du Portugal offre 3 000 francs. Des villes, partout en France, font des collectes...

Les industriels de la sardine sont contraints d'ouvrir le porte monnaie sous la ferme demande de l'évêque. Ils sont catholiques et surtout conservateurs et n'apprécient guère l'agitation sociale, les grèves et les augmentations de salaire exigées... Mais d'un autre côté, quelques subventions seraient appréciées. Donner pour mieux recevoir, telle est leur devise.

1907 et surtout 1908, la sardine est revenue. La cour des comptes s'interroge sur la redistribution des collectes d'argent du comité de secours de l'Etat qui dépense sans facture. 2 millions de francs or récoltés entre 1903 et 1907 placé à la Banque de France à un taux de 3%. Le gouvernement remet directement des fonds de 500 000 frs pour renforcer l'aide et pallier aux doutes des aides mal distribuées. Les pêcheurs n'ont pas l'impression d'avoir tout perçu - à la fin de la crise, il reste 600 000 frs dans les caisses. Côté Eglise, l'évêque est dépité, politiquement, le radicalisme s'installe en France et les ouailles sont de plus en plus "rouges" de colère à l'endroit des curés. Le socialisme fait rêver les pauvres abandonnés par Dieu selon eux. Le comité de soutien financier des religieux est fermé autant par manque d'efficacité que par manque de conviction conservatrice. Acheter du pain pour nourrir qui veut vous déposséder, la bonté religieuse a des limites.

La crise sardinière ne fut pas éternelle. Camaret, juillet 1928, deux jours de pêches exceptionnelles de sardines après un temps bien long de dépense de rogues (appâts) et tourteaux pour rien. Grâce à quelques bateaux sortis, on ramena des pêches de 4000 à 8000 grosses sardines et moules 70-72. Les conserveries embauchèrent du personnel supplémentaire et des homardiers désarmèrent pour armer à la sardine. Les prix à la vente furent de 190fr le mille pour les usiniers de conserve et 200fr le mille pour les mareyeurs.

Autres exemples de surpêches :
C A M A R E T . — On nous écrit à la date du 19 octobre :
« La campagne de pêche de la sardine que l'on croyait sur le point de se terminer et qui n'avait donné jusqu'à ces jours derniers que d'insignifiants résultats sur tout le littoral du Finistère, semble entrer dans une voie toute différente à Camaret. Depuis quelques jours, en effet, le poisson donne avec abondance. Samedi, notamment, la pêche a été magnifique : beaucoup de bateaux sont rentrés avec 20 et 23 mille. Hier encore, quoique on fût un dimanche, les patrons qui n'ont pas craint d'appeler sur eux les foudres du ciel (style clérical) sont rentrés avec des 15, 20 et 23 mille, ce qui prouve que le travail du dimanche est quelquefois béni de Dion.
« Si la pêche, continue ù donner comme en ce moment pendant une dizaine de jours, nul doute que notre pays ne réalise des bénéfices considérables, bien que le prix du poisson soit descendu de 50 francs à 28 et 30 francs le mille. Nos usines vont largement profiter de cette abondance de produit : au nombre de cinq seulement jusqu'à ce jour, leur saison peut se terminer dans de bonnes conditions.
« Camaret se transforme de jour en jour, les transactions y deviennent de plus en plus importantes, et tout fait prévoir que cette localité, qui n'avait, il y a quelques années encore, aucune usine, est destinée, dans quelque temps, à en posséder au moins une douzaine.
« Dans les conditions topographiques où se trouve ce port, à cheval sur plusieurs baies poissonneuses (Camaret, Bertheaume, Dinant et Douarnenez), la pêche ne pourrait y faire complètement défaut, même dans les années les plus mauvaises. Cette situation a déjà été reconnue par plusieurs industriels étrangers à la localité, qui se proposent de s'y installer. »

Le Finistère du 23 octobre 1880

C A M A R E T . — Nous recevons la lettre suivante, datée du 13 novembre :
« Depuis ma dernière lettre notre localité a encore bénéficié de brillants coups de pêche. Dans la journée de mardi dernier notamment, presque tous les bateaux sont rentrés chargés ; un certain nombre rapportaient des quantités de sardines vraiment sans précédent ; plusieurs en avaient jusqu'à 40 et 46 mille.
« Jamais, de mémoire d'homme, le poisson ne s'est montré si abondant et surtout si confiant. La quantité prise dans certains filets était telle qu'aucune maille ne s'est trouvée libre. Aussi beaucoup de ces engins n'ont ils pu résister a une charge pareille; ils ont coulé, après avoir rompu les amarres qui les retenaient aux bateaux. Sur beaucoup d'embarcations, la place pour recueillir le poisson n'a pas tardé à faire défaut, et les patrons de ces barques se sont vus dans l'obligation de mouiller leurs filets sur les lieux de pêche et de revenir les lever quelques heures après. rapportant ainsi double récompense de leurs efforts.
« Malheureusement des pertes matérielles assez graves sont à regretter par plusieurs, soit, ainsi que je le disais plus haut, par la perte d'une partie des engins, soit parce que ceux qu'on a recueillis avec le poisson sont aujourd'hui hors d'usage, tellement les bancs de sardines les ont détériorés, en s'y précipitant en bataillons serrés, avec une rage digne d'un meilleur sort. »

Le Finistère du 17 novembre 1880

Rapport au Président de lu République française.
Paris, le 21 janvier 1888.
Monsieur le Président,
Depuis plusieurs années, les apparitions de la sardine sur nos côtes de l'Océan ont été plus rares, beaucoup moins abondantes et plus tardives, tandis qu'elles ne perdaient, aucun de leurs caractères dans les parages de l'Espagne et du Portugal. Il en est résulté une crise très grave et très douloureuse à traverser pour nos populations maritimes et pour l'industrie française, dont les usines de fabrication de conserves ont dû en partie se transporter à l'étranger.
Le département de la marine s'est préoccupé des moyens de remédier à ce fâcheux état de choses. Il a chargé d'en rechercher les causes une commission locale qui s'est réunie à Brest, et dans laquelle tous les intérêts en jeu se trouvaient représentés. Le comité consultatif des pêches maritimes siégeant auprès de mon département s'est ensuite livré à un examen approfondi de la question, au triple point de vue scientifique, administratif et commercial.
Finalement, la commission de Brest et le comité consultatif ont été d'accord pour demander, entre autres mesures, l'interdiction des sennes Belot et autres engins du même type employés depuis 1874 sur certains points de la côte bretonne en vue de la pêche dite intensive de la sardine, et dont l'influence désastreuse pour le reproduction de toutes les espèces ichthyologiques parait avoir été sur abondamment constatée.
J'ai, en conséquence, l'honneur de soumettre à votre approbation, sur l'avis conforme du conseil d'amirauté, un projet de décret qui porte suppression de ces engins et n'autorise pour la pêche de la sardine que l'emploi de filets flottants à nappes exclusivement verticales.
Je vous prie d'agréer, monsieur le Président, l'hommage de mon profond respect. Le ministre de la marine et des colonies,
KRANTZ.

Le Président de la République française,
Sur le rapport du ministre de la marine et des colonies,
Vu la loi du 9 janvier 1852 ;
Vu les décrets des 4 juillet 1854, 10 mai 1862, 10 octobre 1878, 4 avril et 20 octobre, 1882 ;
Vu les vœux émis par la commission d'enquête sur la pêche de la sardine, réunie à Brest au mois d'avril 1887 ;
Vu le rapport du comité consultatif des pêches maritimes, en date du 1er septembre 1887 ;
Le conseil d'amirauté entendu,
Décrète :
Art. 1er. Sur le littoral des quatre premiers arrondissements maritimes, en deçà de trois milles à partir de la laisse de basse mer et dans toute la baie de Douarnenez, la pêche de la sardine ne peut, être pratiquée qu'à l'aide de filets flottants à nappes exclusivement verticales, connus sous le nom de rêts ou filets à sardines, sardinières, etc.
Art. 2. — Ces engins ne sont assujettis à aucune dimension de maille.
L'usage en est permis en tout temps.
Art, 3. — Sont abrogées toutes les dispositions antérieures relatives A la pêche de la sardine, et notamment les décrets des 10 octobre 1878, 4 avril et 20 octobre 1882.
Art. 4. — Le ministre de la marine et des colonies est chargé de l'exécution du présent décret, qui sera inséré au Bulletin des lois et au Bulletin officiel de la marine.
Fait à Paris, le 21 janvier 1888.
CARNOT.
Par le Président de la République :
Le ministre de la marine et des colonies, KRANTZ.

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Préhistoire

Galet aménagé / Chopper • Temples druidiques ?

L'empire romain

Camp romain du Kerloc'h • Monnaie de Postume • Voies romaines • Tuiles romaines

L'ancien régime

L'histoire du comté de Crozon • Les fourches patibulaires • Jeanne de Navarre quitte la Bretagne par le port du Fret • Maître des barques • La loi du milliard pour les émigrés • Attaques des diligences • Eglises et chapelles 1789 • Motte castrale • Mode de vie au moyen-âge • Terres vaines et vagues • Arabie pétrée • Le cahier de doléances de Crozon de 1789 • Premiers députés de la presqu'île de Crozon • La légende de Seiz-Kroaz / 7 saints

Personnalités

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Artistes

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